Hélas! mon Elise, tu as été bien prompte à m'obéir, et il t'en a peu coûté de renoncer à ton amie! ton silence ne me dit que trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant, tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai, Elise, toi aussi tu as cessé de m'aimer? La misérable Claire se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme! Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée, honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur l'avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant un front humilié devant son époux, n'osant soutenir les regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourmens que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe du tigre, s'enfonce dans mon coeur et déchire ses blessures. Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement où je suis, j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir… Mais, Elise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.

LETTRE XXXVIII.

CLAIRE A ELISE.

Pardonne, ô mon unique consolation! mon amie, mon refuge, pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai jugée, non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais; je te trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l'âme de son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.

Malgré tes conseils, je n'ai point parlé avec confiance à mon mari; je l'aurais desiré, et plus d'une fois je lui ai donné occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru l'éloigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui épargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me croire, le règne de l'amour est passé: mais le coup qu'il m'a porté a frappé trop violemment sur mon coeur, je n'en guérirai pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne à celles émanées du ciel: on courbe sa tête sous les décrets éternels, et le reproche s'éteint quand il faut l'adresser à Dieu; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante: je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause refoulent vers mon coeur, car c'est là qu'en est la source… Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M. d'Albe est content de l'espèce de tranquillité dont il me voit jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où tu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Frédéric; pourquoi donc m'en faire un mystère, Elise? Si cette charmante personne parvient à le fixer, crains-tu que je m'en afflige, crois-tu que je le blâme? Non, mon amie, je pense au contraire que Frédéric a senti que quand l'attachement était un crime, l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui imposaient également; c'est ce que j'ai fait entendre à M. d'Albe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui écrivais. J'ai vu qu'il était étonné et ravi de ma réponse; son approbation m'a ranimée, et l'image de son bonheur m'est si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne sentais pas mes forces s'épuiser, et la coupe de la vie se retirer de moi.

LETTRE XXXIX.

CLAIRE A ELISE.

Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste non plus, mes journées se déroulent et se remplissent comme autrefois: à l'extérieur, je suis presque la même; mais l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond dégoût qui flétrit mon âme, m'apprennent qu'il est des chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon Elise! je souffre bien moins du changement de Frédéric, que de l'avoir si mal jugé: tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a été un moment où j'ai pensé que tu étais d'accord avec mon époux pour me tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoyé vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le trahissais auprès de ton amie, enfin mon criminel amour, répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté. Elise, conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand forfait!

Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur Frédéric; je croyais si bien le connaître! il me semblait que mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un égarement du coeur: le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose y compter encore, et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric! mon estime pour toi fut de l'idolâtrie; en me forçant à y renoncer, tu ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais, que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Elise, tu peux me parler de Frédéric: Frédéric n'est point celui que j'aimais: semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il a créée, j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination; la vérité ou Elise ont déchiré le voile, Frédéric n'est plus rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine, et peut-être devrais-je vouloir que tu continues à garder le silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières pensées à mon époux et à mes enfans.

LETTRE XL.