L'habitation où nous sommes est située à quelques lieues de Tours, au milieu d'un mélange heureux de coteaux et de plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et les autres de moissons dorées et de riantes maisons; la rivière du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter dans la Loire; les bords du Cher, couverts de bocages et de prairies, sont rians et champêtres; ceux de la Loire, plus majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois épais et de riches guérets: du haut d'un roc pittoresque, qui domine le château, on voit ces deux rivières rouler leurs eaux étincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept à huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant; quelques îles verdoyantes s'élèvent de leurs lits; un grand nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous côtés on découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de fleurs, animée par les troupeaux qui paissent dans les pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les fleuves, et les villes, bourgs et villages surmontés de leurs clochers, déploient la plus magnifique vue que l'on puisse imaginer.
Le château est vaste et commode, les bâtimens dépendant de la manufacture que M. d'Albe vient d'établir sont immenses: je m'en suis approprié une aile, afin d'y fonder un hospice de santé où les ouvriers malades et les pauvres paysans des environs puissent trouver un asile; j'y ai attaché un chirurgien et deux gardes-malades; et, quant à la surveillance, je me la suis réservée; car il est peut-être plus nécessaire qu'on ne croit de s'imposer l'obligation d'être tous les jours utile à ses semblables: cela tient en haleine, et même pour faire le bien nous avons besoin souvent d'une force qui nous pousse.
Tu sais que cette vaste propriété appartient depuis long-temps à la famille de M. d'Albe; c'est là que, dans sa jeunesse, il connut mon père et se lia avec lui; c'est là qu'enchantés d'une amitié qui les avait rendus si heureux, ils se jurèrent d'y venir finir leurs jours, et d'y déposer leurs cendres; c'est là enfin, ô mon Elise! qu'est le tombeau du meilleur des pères; sous l'ombre des cyprès et des peupliers repose son urne sacrée; un large ruisseau l'entoure et forme comme une île où les élus seuls ont le droit d'entrer. Combien je me plais à parler de lui avec M. d'Albe! combien nos coeurs s'entendent et se répondent sur un pareil sujet! "Le dernier bienfait de votre père fut de m'unir à vous, me disait mon mari: jugez combien je dois chérir sa mémoire!" Et moi, Elise, en considérant le monde, et les hommes que j'y ai connus, ne dois-je pas aussi bénir mon père de m'avoir choisi un si digne époux?
Adolphe se plaît beaucoup plus ici que chez toi; tout y est nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui paraît plus gai que le tête-à-tête des deux amies: il ne quitte point son père: celui-ci le gronde et lui obéit; mais qu'importe, quand l'excès de sa complaisance rendrait son fils mutin et volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sûre que ses exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse?
Laure ne jouit point, comme son frère, de tout ce qui l'entoure: elle ne distingue que sa mère, et encore veut-on lui disputer cet éclair d'intelligence; M. d'Albe m'assure qu'aussitôt qu'elle a tété, elle ne me connaît pas plus que sa bonne, et je n'ai pas voulu encore en faire l'expérience, de peur de trouver qu'il n'eût raison.
M. d'Albe part demain; il va au-devant d'un jeune parent qui arrive du Dauphiné: uni à sa mère par les liens du sang, il lui jura, à son lit de mort, de servir de guide et de père à son fils, et tu sais si mon mari sait tenir ses sermens; d'ailleurs il compte le mettre à la tête de sa manufacture, et se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son âge; sans ce motif je ne sais si je verrais avec plaisir l'arrivée de Frédéric; dans le monde: un convive de plus n'est pas même une différence; dans la solitude, c'est un événement.
Adieu, mon Elise; il règne ici un air de prospérité, de mouvement et de joie, qui te fera plaisir; et pour moi, je crois bien qu'il ne me manque que toi pour y être heureuse.
LETTRE III.
CLAIRE A ELISE.
Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuyée; je trouve assez d'occupation auprès de mes enfans, et de plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps: d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin à Lyon, sera de retour ici avant dix jours; et puis, comment me croire seule quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau charme? Déjà le premier né de la nature s'avance, déjà j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers mon coeur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps: à cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime; le desir naît, parcourt l'univers et effleure tous les êtres de son aile légère: tous sont atteints et le suivent; il leur ouvre la route du plaisir: tous, enchantés, s'y précipitent; l'homme seul attend encore, et, différent sur ce point des êtres vivans, il ne sait marcher dans cette route que guidé par l'amour. Dans ce temple de l'union des êtres, où les nombreux enfans de la nature se réunissent, desirer et jouir étant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrêtent et sacrifient sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme dédaigne ces biens faciles entre le desir qui l'appelle, et la jouissance qui l'excite; il languit fièrement s'il ne pénètre au sanctuaire: c'est là seulement qu'est le bonheur, et l'amour seul peut y conduire… O mon Elise! je ne te tromperai pas, et tu m'as devinée; oui, il est des momens où ces images me font faire des retours sur moi-même, et où je soupçonne que mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'être: ce sentiment, qu'on dit être le plus délicieux de tous, et dont le germe était peut-être dans mon coeur, ne s'y développera jamais, et y mourra vierge. Sans doute, dans ma position, m'y livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais crois-moi, Elise, il est rare, très-rare, que je m'appuie d'une manière déterminée sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai, à cet égard, que des idées vagues et générales, et auxquelles je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles reviennent plus fréquemment à la campagne; au contraire, c'est là que les occupations aimables et les soins utiles donnent plus de moyens d'échapper à soi-même. Elise, le monde m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise, mes yeux sont fatigués de ces êtres nuls qui s'entre-choquent dans leur petite sphère pour se dépasser d'une ligne: qui a vu un homme n'a plus rien de nouveau à voir, c'est toujours le même cercle d'idées, de sensations et de phrases, et le plus aimable de tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah! laisse-moi sous mes ombrages; c'est là qu'en rêvant un mieux idéal, je trouve le bonheur que le ciel m'a refusé. Ne pense pas pourtant que je me plaigne de mon sort. Elise, je serais bien coupable: mon mari n'est-il pas le meilleur des hommes? Il me chérit, je le révère, je donnerais mes jours pour lui; d'ailleurs n'est-il pas le père d'Adolphe, de Laura? Que de droits à ma tendresse! Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y être et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux, dit-il, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts; c'est un moyen d'ailleurs de faire prospérer son village; par là il excite les paresseux et fait vivre les pauvres; les femmes, les enfans, tout travaille: les malheureux se rattachent à lui; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se fait à dix lieues à la ronde, et cette vue le rajeunit. Ah! mon amie, eussé-je autant d'attrait pour le monde qu'il m'inspire d'aversion, je resterais encore ici; car une femme qui aime son mari, compte les jours où elle a du plaisir comme des jours ordinaires, et ceux où elle lui en fait, comme des jours de fête.