LETTRE IV.
CLAIRE A ELISE.
J'ai passé bien des jours sans t'écrire, mon amie, et au moment où j'allais prendre la plume, voilà M. d'Albe qui arrive avec son parent. Il l'a rencontré bien en deçà de Lyon; c'est pourquoi leur retour a été plus prompt que je ne comptais. Je n'ai fait qu'embrasser mon mari, et entrevoir Frédéric. Il m'a paru bien, très-bien. Son maintien est noble, sa physionomie ouverte; il est timide, et non pas embarrassé. J'ai mis dans mon accueil toute l'affabilité possible, autant pour l'encourager que pour plaire à mon mari. Mais j'entends celui-ci qui m'appelle, et je me hâte de l'aller rejoindre, afin qu'il ne me reproche pas que, même au moment de son arrivée, ma première idée soit pour toi. Adieu, chère amie.
LETTRE V.
CLAIRE A ELISE.
Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touchée du plaisir qu'il trouve à faire le bien! Toute son ambition est d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y réussir. Il aime tendrement Frédéric, parce qu'il voit en lui un heureux à faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien intéressant. Il a toujours habité les Cévennes, et le séjour des montagnes a donné autant de souplesse et d'agilité à son corps, que d'originalité à son esprit et de candeur à son caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes à une porte, et qu'il soit pressé, il passe le premier. A table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il veut savoir, et ses questions seraient même souvent indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi, j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans détour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je souris de ses naïvetés, et je m'attendris sur son bon coeur. Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition à tout croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu brusque, me disait-il ce matin, et la bonté de mon coeur ne rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les donner; et puis votre âge vous y autorise: trois ans de plus entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous êtes mère de famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis à mon mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour revenir aux choses plus à ma portée, je te dirai que ma fille a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule pendant quelques minutes. J'étais fière de ses mouvemens: il me semblait que c'était moi qui les avais créés. Pour Adolphe, il est toujours avec les ouvriers. Il examine les mécaniques, n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son père quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en faisant enrager tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric, mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir à baiser sa peau douce et fraîche. "Non, m'a-t-il répondu naïvement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."
Adieu, mon Elise, je me fie à ton amitié pour rapprocher ces jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état d'une veuve qui a le bien de ses enfans à conserver, demande beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'être ensemble est un aiguillon pour ton indolence, il doit nécessairement accélérer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin que si l'établissement de sa manufacture et l'instruction de Frédéric ne nécessitaient pas impérieusement sa présence, il quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller expédier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tôt. Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il donne aux autres, et je sens que son exemple me rend meilleure. Adieu, cousine.
LETTRE VI.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin, comme nous déjeûnions, Frédéric est accouru tout essoufflé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant tout-à-coup un air grave, il a prié mon mari de vouloir bien, dès aujourd'hui, lui donner les premières instructions relatives à l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce passage subit de l'enfance à la raison m'a paru si plaisant, que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort, reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. — Frédéric a raison, a repris mon mari; vous êtes trop bonne pour être moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent avec votre caractère habituel, vous en donnent souvent l'air. C'est là votre seul défaut; et ce défaut est grave, parce qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils étaient réellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a touchée. J'ai tendrement embrassé mon mari, en l'assurant qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige. Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux de Frédéric: cela m'a émue. Je lui ai tendu la main en lui demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée, j'ai senti ses pleurs…. En vérité, Elise, ce n'était pas là un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant, m'a-t-il dit, comment se défendre de l'aimer, si naïf et si caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le promener vers ces forêts qui dominent la Loire. Il retrouvera là un site de son pays. D'ailleurs il faut bien qu'il connaisse le séjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune homme."