La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krémelin; elle pleurait en silence, le coeur oppressé, et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère où il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid était si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son coeur: une main sur ses yeux, elle avança l'autre vers le premier passant, et lui dit: "Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit." L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. "Jeune fille, lui répondit-il, vous faites là un vilain métier; ne pouvez-vous pas travailler? A votre âge on devrait savoir gagner sa vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.
L'infortunée leva les yeux au ciel comme pour y chercher un ami: fortifiée par la voix consolante qui s'éleva alors dans son coeur, elle osa réitérer sa demande à plusieurs personnes. Les unes passèrent sans l'entendre, d'autres lui donnèrent une si faible aumône, qu'elle ne pouvait suffire à ses besoins. Enfin, comme la nuit s'avançait, que la foule s'écoulait, et que les feux allaient s'éteindre, la garde qui veillait aux portes du palais, en faisant sa ronde sur la place, s'approcha d'Elisabeth, et lui demanda pourquoi elle restait là. L'air dur et sauvage de ces soldats la glaça de terreur; elle fondit en larmes sans avoir le courage de répondre un seul mot. Les soldats, peu émus de ses pleurs, l'entourèrent en répétant leur question avec une insolente familiarité. La jeune fille répondit alors d'une voix tremblante: "Je viens de par-delà Tobolsk pour demander à l'empereur la grace de mon père, j'ai fait la route à pied, et comme je ne possède rien, personne n'a voulu me recevoir." A ces mots, les soldats éclatèrent de rire, en taxant son histoire d'imposture. L'innocente fille, vivement alarmée, voulut s'échapper; ils ne le permirent pas, et la retinrent malgré elle. "O mon Dieu! ô mon père! s'écria-t-elle avec l'accent du plus profond désespoir, ne viendrez-vous pas à mon secours? Avez-vous abandonné la pauvre Elisabeth?"
Pendant ce débat, des hommes du peuple, attirés par le bruit, s'étaient rassemblés en groupes, et laissaient éclater un murmure d'improbation contre la dureté des soldats. Elisabeth étend les bras, et s'écrie: "Je le jure à la face du ciel, je n'ai point menti; je viens à pied de par-delà Tobolsk pour demander la grace de mon père; sauvez-moi, sauvez-moi, et que je ne meure du moins qu'après l'avoir obtenue." Ces mots remuent tous les coeurs; plusieurs personnes s'avancent pour la secourir. Une d'elles dit aux soldats: "Je tiens l'auberge de Saint-Basile sur la place, je vais y loger cette jeune fille; elle paraît honnête, laissez-la venir avec moi." Les soldats, émus enfin d'un peu de pitié, ne la retiennent plus, et se retirent. Elisabeth embrasse les genoux de son protecteur; il la relève, et la conduit dans son auberge à quelques pas de là. "Je n'ai pas une seule chambre à te donner, dit-il, elles sont toutes occupées, mais, pour une nuit, ma femme te recevra dans la sienne; elle est bonne, et se gênera sans peine pour t'obliger." Elisabeth tremblante le suit sans dire un seul mot; il l'introduit dans une petite salle basse, où une jeune femme, tenant un enfant dans ses bras, était assise près d'un poêle: elle se lève en les voyant. Son mari lui raconte à quel danger il vient d'arracher cette infortunée, et l'hospitalité qu'il lui a promise en son nom. La jeune femme confirme la promesse, et, prenant la main d'Elisabeth, elle lui dit avec un sourire plein de bonté: "Pauvre petite, comme elle est pâle et agitée! mais rassurez-vous, nous aurons soin de vous, et une autre fois évitez, croyez-moi, de rester aussi tard sur la place. A votre âge, et dans les grandes villes, il ne faut jamais être à cette heure-ci dans les rues." Elisabeth répondit qu'elle n'avait aucun asile; que toutes les portes lui avaient été fermées: elle avoua sa misère sans honte, et raconta son voyage sans orgueil. La jeune femme pleura en l'écoutant; son mari pleura aussi; et ni l'un ni l'autre ne s'imaginèrent de soupçonner que ce récit ne fût pas sincère, leurs larmes leur en répondaient. Les gens du peuple ne se trompent guère à cet égard; les brillantes fictions ne sont point à leur portée, et la vérité a seule le droit de les toucher.
Quand elle eut fini, Jacques Rossi, l'aubergiste, lui dit: "Je n'ai pas grand crédit dans la ville; mais tout ce que je ferais pour moi-même, comptez que je le ferai pour vous." La jeune femme serra la main de son mari en signe d'approbation, et demanda à Elisabeth si elle ne connaissait personne qui put l'introduire auprès de l'empereur. "Personne," dit-elle; car elle ne voulait pas nommer le jeune Smoloff, de peur de le compromettre; d'ailleurs, quel secours pouvait-elle en attendre, puisqu'il était en Livonie? "N'importe, reprit la jeune femme; auprès de notre magnanime empereur la piété et le malheur sont les plus puissantes recommandations, et celles-là ne vous manqueront pas……—Oui, oui, interrompit Jacques Rossi; l'empereur Alexandre doit être couronné demain dans l'église de l'Assomption; il faut que vous vous trouviez sur son passage; vous vous jetterez à ses pieds; vous lui demanderez la grace de votre père; je vous accompagnerai, je vous soutiendrai….—Ah! mes généreux hôtes, s'écria Elisabeth, en saisissant leurs mains avec la plus vive reconnaissance, Dieu vous entend, el mes parents vous béniront; vous m'accompagnerez, vous me soutiendrez, vous me conduirez aux pieds de l'empereur….. Peut-être serez-vous témoins de mon bonheur, du plus grand bonheur qu'une créature humaine puisse goûter … Si j'obtiens la grace de mon père, si je puis la lui rapporter, voir sa joie et celle de ma mère…" Elle ne put achever; l'image d'une pareille félicité lui ôta presque l'espérance de l'obtenir; il lui semblait qu'elle n'avait pas mérité d'être si heureuse. Ses hôtes ranimèrent son espoir par les éloges qu'ils donnèrent à la clémence d'Alexandre, par le récit qu'ils lui firent de toutes les graces qu'il avait accordées, et du plaisir qu'il paraissait prendre à faire le bien. Elisabeth les écoutait avidement; elle aurait passé la nuit à les entendre; mais il était fort tard, ses hôtes voulurent qu'elle prît un peu de repos pour se préparer à la fatigue du lendemain. Jacques Rossi se retira dans la petite chambre au plus haut de la maison, et sa bonne femme reçut Elisabeth dans son propre lit.
Pendant long-temps elle ne put dormir, sou coeur était trop agité, trop plein; elle remerciait Dieu de tout, même de ses peines, dont l'excès lui avait valu la généreuse hospitalité qu'elle recevait. "Si j'avais été moins malheureuse, se disait-elle, Jacques Rossi n'aurait pas eu pitié de moi." Quand le sommeil vint la surprendre, il ne lui ôta point son bonheur; de doux songes le lui offrirent sous toutes les formes; tantôt elle croyait voir son père, tantôt la touchante figure de sa mère lui apparaissait brillante de joie; quelquefois il lui semblait entendre la voix de l'empereur lui-même, et quelquefois aussi un autre objet se montrait à travers une vapeur qui cachait ses traits, et ne lui permettait pas de les distinguer plus que les sentiments qu'il avait fait naître dans son coeur.
Le lendemain, de nombreuses salves d'artillerie, le roulement des tambours et les cris de joie de tout le peuple ayant annoncé la fête du jour, Elisabeth, vêtue d'un habit que lui avait prêté sa bonne hôtesse, et appuyée sur le bras de Jacques Rossi, se mêla parmi la foule qui suivait le cortége, et se rendit à la grande église de l'Assomption, où l'empereur Alexandre devait être couronné.
Le temple saint était éclairé de plus de mille flambeaux, et décoré avec une pompe éblouissante. Sur un trône éclatant, surmonté d'un riche dais, on voyait l'empereur et sa jeune épouse, vêtus d'habits magnifiques, et brillants d'une si extraordinaire beauté, qu'ils paraissaient à tous les regards comme des êtres célestes. Prosternée devant son auguste époux, la princesse recevait de ses mains la couronne impériale, et ceignait sont front modeste de ce superbe gage de leur éternel union. Vis-à-vis d'eux, le vénérable Platon, patriarche de Moscou, du haut de la chaire de vérité rappelait à Alexandre, dans un discours éloquent et pathétique, tous les devoirs des rois, et l'effrayante responsabilité que Dieu fait peser sur leurs têtes, pour compenser la splendeur et la puissance dont il les environne. Parmi cette foule immense qui remplissait l'église, il lui montrait des Kamchadales* [*Kamchadales, ou plutôt Kamtschadales, est le nom que l'on donne aux habitants du Kamtschatka. La chasse et la pêche sont leur occupation principale: le chien est leur animal domestique favori. Ils voyagent dans de petites charrettes traînées par des chiens, et sont en général extrêmement superstitieux.] apportant des tributs de peaux de loutres arrachées aux îles Aleutiennes* [*Les îles Aleutiennes ou Aleustky. C'est ainsi que l'on nomme cette chaine d'îles qui s'étend depuis le Kamtschatka au nord, jusqu'au continent de l'Amérique, et qui n'est en effet qu'une branche des montagnes du Kamtschatka. Elles furent découvertes peu de temps après l'île de Behring: Atlak, Shemya et Semitshi furent les premières auxquelles les Russes donnèrent le nom d'Aleutskie ostrova. Le mot Aleut signifie un roc chauve ou nu. Celles de ces îles qui sont les plus voisines de l'Amérique sont connues sous le nom d'Andreanofskoi et d'îles aux Renards (Fox Islands).], qui touchent au continent de l'Amérique; des négociants d'Archangel, chargés des richesses que leurs vaisseaux vont chercher dans les mers d'Europe; il lui montrait des Samoïèdes* [*Les Samoïèdes sont des peuples tartares qui occupent le nord de la Russie, entre la Tartarie asiatique et le gouvernement d'Archangel, le long de la mer jusqu'en Sibérie: ils vivent de la chasse et de la pêche, comme les Kamchadales.] venus de l'embouchure de l'Enisséi* [*L'Enisséi, ou Yenisséy, appelé Kem par les Tartares et Mongoles, et Gub ou Khases, qui signifie la grande rivière, par les Ostiaques, est formé de deux rivières, le Kamsara et le Veikem, qui ont leur source dans la Soongorie chinoise. Après un long cours vers le nord, il se jette dam la mer Glaciale.], où règne un éternel hiver, où les moissons sont inconnues, où jamais un grain n'a germé; et des naturels d'Astracan, qui voient mûrir dans leurs champs le melon, la figue, et le doux fruit de la vigne qui y donne un vin exquis; il lui montrait enfin des habitants de la mer Noire, de la mer Caspienne et de cette Grande Tartarie, qui, bornée par la Perse, la Chine et l'empire du Mogol, s'étend du couchant à l'aurore, embrasse une moitié du monde, et atteint presque jusqu'au pôle. "Maître du plus vaste empire de l'univers, lui disait-il, vous qui allez jurer de présider aux destinées d'un état qui contient la cinquième partie du globe, n'oubliez jamais que vous allez répondre devant Dieu du sort de tant de milliers d'hommes, et qu'une injustice faite au moindre d'entre eux, et que vous auriez pu prévenir, vous sera comptée au dernier jour." A ces paroles le coeur du jeune empereur parut vivement ému: mais il y avait dans l'église un coeur qui n'était pas moins ému peut-être, c'était celui qui allait demander la grace d'un père.
Au moment où Alexandre prononça le serment solennel par lequel il s'engageait à dévouer son temps et sa vie an bonheur de ses peuples, Elisabeth crut entendre la voix de la clémence qui ordonnait de briser les chaînes de tous les malheureux; elle ne put se contenir plus long-temps: avec une force surnaturelle elle écarte la foule, se fait jour à travers les haies de soldats, s'élance vers le trône, en s'écriant: Grace! grace! Cette voix, qui interrompait la cérémonie, causa beaucoup de rumeur; des gardes s'avancèrent et entraînèrent Elisabeth hors de l'église, en dépit de ses prières et des efforts du bon Jacques Rossi. Cependant l'empereur dans un si beau jour ne veut pas avoir été imploré en vain; il ordonne à un de ses officiers d'aller savoir ce que cette femme demande. L'officier obéit: il sort de l'église, il entend les accents suppliants de l'infortunée qui se débat au milieu des gardes; il tressaille, précipite ses pas, la voit, la reconnaît, et s'écrie: "C'est elle! c'est Elisabeth!" La jeune fille ne peut croire à tant de bonheur, elle ne peut croire que Smoloff soit là pour sauver son père; cependant c'est sa voix, ses traits, elle ne peut s'y méprendre; elle le regarde en silence, et étend ses bras vers lui comme s'il venait lui ouvrir les portes du ciel. Il court à elle, hors de lui-même; il lui prend la main, il doute presque de ce qu'il voit. "Elisabeth, lui dit-il, est-ce bien toi? d'où viens-tu, ange du ciel?—Je viens de Tobolsk.—De Tobolsk, seule, à pied?" II tremblait d'agitation en parlant ainsi. "Oui, répondit-elle, je suis venue seule, à pied, pour demander la grace de mon père, et on m'éloigne du trône, on m'arrache de devant l'empereur.—Viens, viens, Elisabeth, interrompit le jeune homme avec enthousiasme; c'est moi qui te présenterai à l'empereur; viens lui faire entendre ta voix, viens lui adresser ta prière: il n'y résistera pas." Il écarte les soldats, ramène Elisabeth vers l'église. En ce moment, le cortége impérial défilait par la grande porte; aussitôt que le monarque parut, Smoloff se fit jour jusqu'à lui en tenant Elisabeth par la main. Il se jette à genoux avec elle, il s'écrie: "Sire, écoutez-moi, écoutez la voix du malheur, de la vertu; vous voyez devant vous la fille de l'infortuné Stanislas Potowsky* [*II y a quelque inconvénient, dans les romane qui se lient à l'histoire, d'employer des noms connus et des époques remarquables. La famille Potowska, ou, selon la véritable orthographe, Potocka, est bien une des plus illustres de la Pologne, et un membre de cette famille a effectivement été victime en Russie de son courage patriotique: mais c'étoit le comte Ignace Potocky, et non pas Stanislas. Il ne fut point envoyé en Sibérie, mais dans les cachots d'une très-dure prison d'état, avec Kosciusko, et ce fut l'impératrice Catherine II qui l'y plongea: il en lui délivré, ainsi que son compagnon d'infortune, par le fils de cette souveraine, l'empereur Paul.]. Elle arrive des déserts d'Ischim, où depuis douze ans ses parents languissent dans l'exil; elle est partie seule, sans secours; elle a fait la route à pied, demandant l'aumône, et bravant les rebuts, la misère, les tempêtes, tous les dangers, toutes les fatigues, pour venir implorer à vos pieds la grace de son père." Elisabeth éleva ses mains suppliantes vers le ciel, en répétant: "La grace de mon père." II y eut parmi la foule un cri d'admiration, l'empereur lui-même fut frappé; il avait de fortes préventions contre Stanislas Potowski, mais en ce moment elles s'effacèrent; il crut que le père d'une fille si vertueuse ne pouvait être coupable: mais l'eût-il été, Alexandre aurait pardonné encore. "Votre père est libre, lui dit-il; je vous accorde sa grace." Elisabeth n'en entendit pas davantage. A ce mot de grace, une trop vive joie la saisit, et elle tomba sans connaissance entre les bras de Smoloff. On l'emporta à travers une foule immense qui s'ouvrit devant elle, en jetant des cris et en applaudissant à la vertu de l'héroïne et à la clémence du monarque. On la transporta dans la demeure du bon Jacques Rossi; c'est là qu'elle reprit l'usage de ses sens. Le premier objet qu'elle vit fut Smoloff à genoux auprès d'elle; les premiers mots qu'il lui dit furent les paroles qu'elle venait d'entendre de la bouche du monarque: "Elisabeth, votre père est libre; sa grace vous est accordée." Elle ne pouvait parler encore, ses regards seuls disaient sa joie et sa reconnaissance, ils disaient beaucoup. Enfin, elle se pencha vers Smoloff; d'une voix émue, tremblante, elle prononça le nom de son père, celui de sa mère: "Nous les reverrons donc, ajouta-t-elle, nous jouirons de leur bonheur." Ces mots pénétrèrent jusqu'au fond de l'ame du jeune homme. Elisabeth ne lui avait point dit qu'elle l'aimait; mais elle venait de l'associer au premier sentiment de son coeur, au premier bien de sa vie; elle venait de le mettre de moitié dans la plus douce félicité qu'elle attendait de l'avenir. Dès ce moment, il osa concevoir l'espérance qu'elle pourrait peut-être consentir un jour à ne plus séparer ce qu'elle venait d'unir.
Plusieurs jours se passèrent avant que la grace pût être expédiée; il fallait revoir l'affaire de Stanislas Potowsky; en l'examinant, Alexandre fut convaincu que la seule équité lui eût ordonné de briser les fers du noble palatin; mais il avait fait grace avant de savoir qu'il devait faire justice, et les exilés ne l'oublièrent jamais.
Un matin, Smoloff entra chez Elisabeth plus tôt qu'il ne l'avait osé faire jusqu'alors: il lui présenta un parchemin scellé du sceau impérial: "Voici, lui dit-il, l'ordre que l'empereur envoie à mon père de mettre le vôtre en liberté." La jeune fille saisit le parchemin, le pressa contre son visage et le couvrit de larmes. "Ce n'est pas tout, ajouta Smoloff avec émotion, notre magnanime empereur ne se contente pas de rendre la liberté à votre père, il lui rend ses dignités, son rang, ses richesses, toutes ces grandeurs humaines qui élèvent les autres hommes, mais qui ne pourront élever Elisabeth. Le courrier, porteur de cet ordre, doit partir demain matin; j'ai obtenu de l'empereur la permission de l'accompagner.—Et moi, interrompit vivement Elisabeth, ne l'accompagnerai-je pas?—Ah! vous l'accompagnerez sans doute, reprit Smoloff. Quelle autre bouche que la vôtre aurait le droit d'apprendre à votre père qu'il est libre? J'étais sûr de votre intention, j'en ai informé l'empereur; il a été touché, il vous approuve, et il me charge de vous annoncer que demain vous pourrez partir; qu'il vous donne une de ses voitures, deux femmes pour vous servir, et une bourse de deux mille roubles que voici pour vos frais de route." Elisabeth regarda Smoloff, elle lui dit: "Depuis le premier jour où je vous ai vu, je ne me souviens pas d'avoir obtenu un seul bien dont vous n'ayez été l'auteur: sans vous, je ne tiendrais point cette grace de mon père; sans vous, il n'aurait jamais revu sa patrie. Ah! c'est à vous à lui apprendre qu'il est libre, et ce bonheur sera le seul prix digne de vos bienfaits.—Non, Elisabeth, repartit le jeune homme: ce bonheur sera votre partage, moi j'aspire à un plus haut prix.—Un plus haut prix! s'écria-t-elle; ô mon Dieu! quel peut-il être?" Smoloff fit un mouvement pour parler, il se retint, il baissa les yeux, et après un assez long silence il répondit d'une voix, émue: "Je vous le dirai aux genoux de votre père."