Depuis que Smoloff avait retrouvé Elisabeth, il ne s'était point passé un seul jour sans qu'il la vît, sans qu'il demeurât plusieurs heures de suite avec elle, sans qu'il n'eût une nouvelle raison de l'aimer davantage, et sans qu'il s'écartât un moment du respect qu'il lui devait. Elle était loin de ses parents, elle n'avait d'autre protecteur que lui, et cette jeune fille sans défense était à ses yeux un objet trop sacré, trop saint, pour qu'il n'eût pas rougi de lui exprimer un sentiment qu'elle aurait rougi d'entendre.

Avant de quitter Moscou, Elisabeth avait libéralement récompensé ses bons hôtes; de même, en passant le Volga devant Casan, elle se ressouvint du batelier Nicolas Kisoloff; elle demanda ce qu'il était devenu: on lui apprit que, par la suite d'une chute, il était tombé dans la plus profonde misère, gisant sur un grabat au milieu de six enfants qui manquaient de pain. Elisabeth se fit conduire chez lui; il l'avait vue pauvre et en lambeaux, elle revenait riche et brillante, il ne la reconnut pas. Elle tira de sa bourse la petite pièce qu'il lui avait donnée, elle la lui montra, lui rappela ce qu'il avait fait pour elle, et posant sur son lit une centaine de roubles: "Tenez, lui dit-elle, la charité ne sème point en vain; voici ce que vous avez donné au nom de Dieu, voilà ce que Dieu vous envoie."

Elisabeth était si pressée d'arriver auprès de ses parents, qu'elle voyageait la nuit et le jour; mais à Sarapoul elle voulut s'arrêter, elle voulut aller visiter la tombe du pauvre missionnaire: c'était presque un devoir filial, et Elisabeth ne pouvait pas y manquer. Elle revit cette croix qu'on avait placée au-dessus du cercueil, ce lieu où elle avait versé tant de larmes; elle en versa encore, mais elles étaient douces; il lui semblait que du haut du ciel le pauvre religieux se réjouissait de la voir heureuse, et que, dans ce coeur plein de charité, la vue du bonheur d'autrui pouvait même ajouter au parfait bonheur qu'il goûtait dans le sein de Dieu.

Je me hâte, il en est temps; je ne m'arrêterai point à Tobolsk, je ne peindrai point la joie de Smoloff en présentant Elisabeth à son père, ni la reconnaissance de celle-ci envers ce bon gouverneur; comme elle, je ne serai satisfaite qu'en arrivant dans cette cabane, où on compte avec tant de douleur les jours de son absence. Elle n'a point voulu qu'on prévînt ses parents de son retour; elle sait qu'ils se portent bien, on le lui a dit à Tobolsk, on le lui confirme à Saïmka; elle veut les surprendre, elle ne permet qu'à Smoloff de la suivre. Oh! comme son coeur palpite en traversant la forêt, en approchant des rivages du lac, en reconnaissant chaque arbre, chaque rocher; elle aperçoit la cabane paternelle, elle s'élance….. Elle s'arrête, la violence de ses émotions l'épouvante, elle recule devant trop de joie. Ah! misère de l'homme, te voilà bien tout entière! Nous voulons du bonheur, nous en voulons avec excès, et l'excès du bonheur nous tue; nous ne pouvons le supporter. Elisabeth, s'appuyant sur le bras de Smoloff, lui dit: "Si j'allais trouver ma mère malade!" Cette crainte, qui venait se placer entre elle et ses parents, tempéra la félicité qui l'accablait, et lui rendit toutes ses forces. Elle court, elle touche au seuil, elle entend des voix, elle les reconnaît, son coeur se serre, sa tète se perd, elle appelle ses parents: la porte s'ouvre, elle voit son père; il jette un cri, la mère accourt, Elisabeth tombe dans leurs bras. "La voilà! s'écrie Smoloff, la voilà qui vous apporte votre grace! elle a triomphé de tout, elle a tout obtenu."

Ces mots n'ajoutent rien au bonheur des exilés, peut-être ne les ont-ils pas entendus; absorbés dans la vue de leur fille, ils savent seulement qu'elle est revenue, qu'elle est devant leur yeux, qu'ils l'ont retrouvée, qu'ils la tiennent, qu'ils ne la quitteront plus; ils ont oublié qu'il existe d'autres biens dans le monde.

Long-temps ils demeurent plongés dans cette extase, ils sont comme éperdus, on les croirait en délire; ils laissent échapper des mots sans suite, ils ne savent ce qu'ils disent, ils cherchent en vain des expressions pour ce qu'ils éprouvent, ils n'en trouvent point; ils pleurent, ils gémissent, et leurs forces, comme leur raison, se perdent dans l'excès de leur joie.

Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. "Ah! leur dit-il, vous avez plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère, mais à vos genoux peut-être me permettra-t-elle d'aspirer à un autre nom." La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit: "Sans lui je ne serais point ici peut-être, c'est lui qui m'a conduit aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. O ma mère! dis-moi comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon père! apprends-moi comment je pourrai m'acquitter." Phédora, en pressant sa fille contre son sein, lui répondit: ["T]a reconnaissance doit être l'amour que j'ai pour ton père." Springer s'écria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne saurait être trop généreuse." La jeune fille alors, unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur: "Vous promettez de ne les quitter jamais?—Mon Dieu! ai-je bien entendu? s'écria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent à être à moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel même ou pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.

Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là, je montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais écoutant, avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son coeur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux, mais où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.

Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.

Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elle fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrêtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur.