PREFACE DE MADAME COTTIN

Le trait qui fait le sujet de cette histoire est vrai: l'imagination n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si généreux; le coeur seul peut les inspirer.

La jeune fille qui a conçu le noble dessein d'arracher son père à l'exil, qui l'a exécuté en dépit de tous les obstacles, a réellement existé; sans doute elle existe encore: si on trouve quelque intérêt dans mon ouvrage, c'est à cette pensée que je le devrai.

J'ai entendu reprocher à quelques écrivains de peindre dans leurs livres une vertu trop parfaite; je ne parle pas de moi, qui suis si loin de posséder le talent nécessaire pour atteindre à ce beau idéal: mais je ne sais quelle plume assez éloquente pourrait ajouter quelques charmes à la beauté de la vertu. La vertu est si supérieure à tout ce qu'on en peut dire, qu'elle paraîtrait peut-être impossible si on la montrait dans toute sa perfection: voilà du moins la difficulté que j'ai éprouvée en écrivant Elisabeth.

La véritable héroïne est bien au-dessus de la mienne; elle a souffert bien davantage. En donnant un appui à Elisabeth, en terminant son voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué ses dangers, et par conséquent son mérite: mais si peu de personnes savent ce qu'un enfant pieux, soumis et tendre, est capable de faire pour ses parents, que, si j'avais dit toute la vérité, on m'aurait accusée de manquer de vraisemblance, et le récit des longues fatigues qui n'ont point lassé le courage d'une jeune fille de dix-huit ans aurait fini par lasser l'attention de mes lecteurs.

S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal de cette histoire, je ne puis m'empêcher de dire que pour les caractères, les expressions de la piété filiale, et surtout le coeur d'une bonne mère, je n'ai pas été les chercher si loin* [* C'est dans la tendresse de sa mère, et dans la bonté de son propre coeur, que madame Cottin a puisé ces traits sublimes et touchants qui font de son ouvrage un monument élevé par la piété filiale à l'affection maternelle.].

ELISABETH

ou

LES EXILES DE SIBERIE

La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale* [* La mer Glaciale, ou Septentrionale, appelée par les Russes Ledovlêtoë More, forme la frontière de tout le nord du la Russie, depuis la Laponie jusqu'au cap Tschukotskoy ou Tschurtschi, à l'extrémité septentrionale et orientale de l'Asie, c'est-à-dire depuis le 50e degré jusqu'au 205e de longitude. Elle baigne les gouvernements d'Archangel, de Tobolsk, et d'Irkutsk. Sur son immense côte, il n'y a que trois ports connus. Kola, Archangel, et Mesen. Du côté du pôle arctique, Phipps, Cook, et d'autres navigateurs célèbres, ont en vain tenté de passer de la mer Glaciale dans les mers de l'Inde, qui séparent l'Asie de l'Amérique; mais Cook a observé, en 1778, que le cap Tschurtschi, ou Tschukotskoynoss n'est éloigné que de trente-six milles du cap opposé de l'Amérique, auquel il a donné le nom de cap du prince de Galles.] Dans cet espace de onze cents verstes* [*La verste est une mesure qui sert à marquer les distances en Russie comme le mille en Angleterre, ou la lieue en France; elle est de trois mille cinq cents pieds. Une verste et demie vaut à peu près un mille d'Angleterre, la verste étant au mille comme 104 et demi est à 69. Le degré, en Russie, est de cent quatre verstes et demie.] on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges fleuves, dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. Eu avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante; après quoi toute trace de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les aurores boréales* [*L'aurore boréale est un phénomène brillant de la nature, qui appartient presque exclusivement aux régions septentrionales du globe terrestre, quoique le pôle du midi, suivant quelques voyageurs, ait aussi des aurores australes. C'est une espèce de nuage circulaire, étendu sur l'horizon, dont il sort des jets, des gerbes, des colonnes de feu de diverses couleurs, jaune, rouge, sanglant, rougeâtre, bleu, violet, etc. La matière de l'aurore boréale paraît avoir son siège dans l'atmosphère, à des hauteurs considérables, la même aurore ayant été vue à Pétersbourg, à Naples, à Rome, à Lisbonne, et même à Cadix. M. de Mairan, dans son Traité de l'Aurore boréale, estime que ces sortes de phénomènes ont ordinairement entre trois et neuf cents milles d'élévation. Les progrès de l'électricité, dans le siècle qui vient de s'écouler, promettent une route certaine aux causes physiques de l'aurore boréale, dont les fusées, les jets, les nappes de lumière semblent autant de courants électriques qui se meuvent dans l'air très-raréfié des régions élevées de l'atmosphère.] sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très-clair, d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent, à ces régions hyperborées* [*Hyperborée, ou hyperboréen, se dit des peuples et des pays très-septentrionaux.], des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim* [*Le cercle d'Ischim ou Issim, qui prend son nom de la rivière de ce nom, est une immense plaine de la Sibérie, au sud de Tobolsk, entre l'Irtish et la rivière Ischim. Ou l'appelle aussi la steppe d'Ischim, ou le désert d'Ischim.]; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis* [*Les Kirguis sont une peuplade tartare, au nord de la Tartarie indépendante, divisée en trois hordes, la grande, la moyenne, et la petite. Le désert d'Ischim les sépare de la Sibérie; on les appelle aussi Kaizaches], peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol* [*Le Tobol prend sa source dans le pays des Kirguis, au milieu des montagnes qui le séparent du gouvernement d'Ufa. Il se jette dans l'Irtish près de Tobolsk, après avoir fourni un cours d'environ cinq cents verstes. Ses bords sont si peu élevés qu'il les dépasse ordinairement lu printemps, et inonde une vaste étendue du pays.]. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'oeil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saïmka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents vertes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme sou climat.