Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souffle alors continuellement arrive chargé des glaces des déserts arctiques* [*Arctique pour septentrional n'est guère en usage que dans ces phrases: pôle arctique, cercle arctique, terres arctiques.], et en apporte un froid si pénétrant et si vif, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les champs de verdure; deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation; les chatons* [*Le chaton, terme de botanique, amentum, julus catalus, en anglois catkin. C'est une sorte de réceptacle commun, qui porte plusieurs petites fleurs, et que l'on distingue facilement des autres par sa forme particulière, qui offre quelque ressemblance avec la queue d'un chat. Ces petites fleurs sont souvent dépourvues de calice; mais le chaton qui les soutient est garni d'écailles qui y suppléent; les saules, les peupliers, les pins, etc., en fournissent des exemples.] des bouleaux exhalent une odeur de rose; le cytise velu s'empare de tous les endroits humides; des troupes de cigognes, de canards tigrés, d'oies du nord, se jouent à la surface des lacs; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires, pour y faire son nid qu'elle natte industriellement avec de petits joncs; et dans les bois, l'écureuil volant, sautant d'un arbre à l'autre, et fendant l'air à l'aide de ses pat[t]es et de sa queue chargée de laine, va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les êtres animés qui peuplent ces froides contrées, il est encore d'heureux jours; mais pour les exilés qui les habitent, il n'en est point.

La plupart de ces infortunés demeurent dans los villages qui bordent le fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim; d'autres sont relégués dans des cabanes, au milieu des champs. Le gouvernement fournit à la nourriture de quelques-uns; ceux qu'il abandonne vivent de leurs chasses d'hiver: presque tous sont en ces lieux l'objet de la pitié publique, et n'y sont désignés que par le nom de malheureux. A deux ou trois verstes de Saïmka, au milieu d'une forêt marécageuse, et remplie de flaques d'eau, sur le bord d'un lac circulaire, profond et bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle était composée de trois personnes, d'un homme de quarante-cinq ans, de sa femme, et de sa fille, belle, et dans toute la fleur de la jeunesse.

Renfermée dans ce désert, cette famille n'avait de communication avec personne; le père allait tout seul à la chasse; jamais il ne venait à Saïmka, jamais ou n'y avait vu ni sa femme ni sa fille; hors une pauvre paysanne tartare qui les servait, nul être au monde ne pouvait entrer dans leur cabane. On ne connaissait ni leur patrie, ni leur naissance, ni la cause de leur châtiment; le gouverneur de Tobolsk en avait seul le secret, et ne l'avait pas même confié au lieutenant de sa juridiction établie à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa surveillance, il lui avait seulement recommandé de leur fournir un logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vêtements, mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au-dehors, et surtout d'intercepter sévèrement toutes les lettres qu'ils hasarderaient de faire passer à la cour de Russie.

Tant d'égards d'un côté, et de l'autre tant de rigueur et de mystère, faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Springer qu'on donnait à l'exilé cachait un nom plus illustre, une infortune éclatante, un grand crime peut-être, ou peut-être une grande injustice.

Mais tous les efforts pour pénétrer ce secret ayant été inutiles, bientôt la curiosité s'éteignit, et l'intérêt avec elle. On cessa de s'occuper d'infortunés qu'on ne voyait point, et on finit même par les oublier tout-à-fait: seulement, lorsque quelques chasseurs se répandaient dans la forêt, et parvenaient jusque sur les bords du lac, s'ils demandaient le nom des habitants de cette cabane: "Ce sont des malheureux," leur répondait-on. Alors ils n'en demandaient pas davantage, et s'éloignaient émus de pitié, en se disant au fond du coeur: Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie! Pierre Springer avait bâti lui-même sa demeure; elle était en bois de sapin et couverte de paille; des masses de rochers la garantissaient des rafales* [*Rafale est proprement un terme de marine, qui se dit de certains coups de vent de terre à l'approche des montagnes] du vent du nord et des inondations du lac. Ces roches, d'un granit tendre, réfléchissaient en s'exfoliant les rayons du soleil; dans les premiers jours du printemps, on voyait sortir de leurs fentes des familles de champignons, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre ou d'un bleu azuré, pareils à ceux du lac Baikal; et, dans les cavités où les ouragans avaient jeté un peu de terre, des jets de pins et de sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'élever leurs jeunes rameaux.

Du côté méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un taillis clair-semé, qui laissait apercevoir des landes immenses, couvertes d'un grand nombre de tombeaux; plusieurs avaient été pillés, et des ossements de cadavres étaient épars tout autour: reste d'une ancienne peuplade qui serait demeurée éternellement dans l'oubli si des bijoux d'or, renfermés avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé son existence à l'avarice.

A l'est de cette grande plaine, une petite chapelle de bois avait été élevée par des chrétiens; on remarquait que de ce côté les tombeaux avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes les vertus, l'homme n'avait point osé profaner la cendre des morts. C'est dans ces landes ou steppes* [*Les steppes ne sont pas des déserts marécageux, mais de hautes plaines incultes, et pour la plupart dénuées d'habitants. Dans celles qui soûl couvertes de broussailles et arrosées de ruisseaux, les peuples nomades voyagent avec leurs troupeaux: on y rencontre même des villages. Elles sont généralement d'une étendue immense. La steppe entre Samara et Ouralsk, autrefois dit Yaik, a plus de sept cents verstes de longueur; il y en a dont le sol est extrêmement fertile, et propre également à l'agriculture et au pâturage. Telle est la steppe de la horde moyenne des Kirguis; mais celles des bords de l'Irtish sont sablonneuses et désertes.], nom qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce climat, Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse: il tuait des élans qui se nourrissent de jeunes feuilles de trembles et de peupliers. Il attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares dans ce canton, et plus souvent des hermines qui y sont en grand nombre; du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk des meubles commodes et agréables pour sa femme, et des livres pour sa fille. Les longues soirées étaient employées à l'instruction de la jeune Elisabeth. Souvent assise entre ses parents, elle leur lisait tout haut des passages d'histoire; Springer arrêtait son attention sur tous les traits qui pouvaient élever son ame; et sa mère, Phédora, sur tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toute la beauté de la gloire et de l'héroïsme; l'autre, tout le charme des sentiments pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime; sa mère, ce qu'elle a de consolant et d'aimable: le premier lui apprenait comment il la faut révérer, celle-ci comment il la faut chérir. De ce concours de soins, il résulta un caractère courageux, sensible, qui, réunissant l'extraordinaire énergie de Springer à l'angélique douceur de Phédora, fut tout à-la-fois noble et fier comme tout ce qui vient de l'honneur, et tendre et dévoué comme tout ce qui vient de l'amour.

Mais quand les neiges commençaient à fondre, et qu'une légère teinte de verdure s'étendait sur la terre, alors la famille s'occupait en commun des soins du jardin: Springer labourait les plates-bandes; Phédora préparait les semences, et Elisabeth les confiait à la terre. Leur petit enclos était entouré d'une palissade d'aunes, de cornouillers blancs, et de bourdaine, espèce d'arbrisseau fort estimé en Sibérie, parce que sa fleur est la seule qui exhale quelque parfum. Au midi, Springer avait pratiqué une espèce de serre, où il cultivait, avec un soin particulier, certaines fleurs inconnues à ce climat; et quand venait le moment de leur fleuraison, il les pressait contre ses lèvres, il les montrait à sa femme, et en ornait le front de sa fille, en lui disant: "Elisabeth, pare-toi des fleurs de ta patrie, elles te ressemblent; comme toi elles s'embellissent dans l'exil. Ah! puisses-tu n'y pas mourir comme elles!"

Hors ces instants d'une douce émotion, il était toujours silencieux et grave: on le voyait demeurer des heures entières enseveli dans une profonde rêverie, assis sur le même banc, les yeux tournés vers le même point, poussant de profonds soupirs que les caresses de sa femme ne calmaient pas, et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il la prenait dans ses bras, la pressait étroitement sur son coeur, et puis tout-à-coup la rendant à sa mère, il s'écriait: "Emmène, emmène cette enfant, Phédora; sa détresse, la tienne, me feront mourir: ah! pourquoi as-tu voulu me suivre! si tu m'avais laissé seul ici, si tu ne portais pas la moitié de mes maux, si je te savais tranquille et honorée dans ta patrie, il me semble que je vivrais dans ce désert sans me plaindre." À ces mots, la tendre Phédora fondait en larmes; ses regards, ses paroles, ses actions, tout en elle décelait le profond amour qui l'attachait à son époux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils étaient toujours ensemble. Dans leur ancienne fortune, peut-être que de grandes dignités, d'illustres et dangereux emplois le tenaient souvent éloigné d'elle; dans l'exil ils ne se quittaient plus. Ah! si elle avait pu ne pas s'affliger du chagrin de sou époux, peut-être aurait-elle aimé leur exil.

Phédora, quoique âgée de plus de trente ans, était belle encore; également dévouée à son époux, à sa fille, et à son Dieu, ces trois amours avaient gravé sur son front des charmes que le temps n'efface point. On y lisait qu'elle avait été créée pour aimer avec innocence, et qu'elle remplissait sa destinée. Elle s'occupait à préparer elle-même les mets qui plaisaient le plus à son époux; attentive à ses moindres desirs, elle cherchait dans ses yeux ce qu'il allait vouloir, pour l'avoir fait avant qu'il l'eût demandé. L'ordre, la propreté, l'aisance même, régnaient dans leur petite demeure. La plus grande pièce servait de chambre aux deux époux; un grand poêle l'échauffait; les murs enfumés étaient ornés de quelques broderies et de divers dessins de la main de Phédora et de sa fille; les fenêtres étaient en carreaux de verre, luxe assez rare dans ce pays, et qu'on devait au produit des chasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de la cabane; Elisabeth couchait dans l'un, l'autre était occupé par la jeune paysanne tartare, et par tous les ustensiles de cuisine, et les instruments du jardinage.