Ainsi la semaine se passait dans ces soins intérieurs, soit à tisser des étoffes avec des peaux de rennes, ou à les doubler avec d'épaisses fourrures; mais, quand le dimanche arrivait, Phédora soupirait tout bas de ne pouvoir assister à l'office divin, et passait une partie de ce jour en prières. Prosternée devant Dieu et devant une image de saint Basile, pour lequel elle avait une profonde vénération, elle les invoquait eu faveur des objets de sa tendresse; et si chaque jour sa dévotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours éprouvé qu'à la suite de ces pieux exercices, son coeur, plus éloquent, savait mieux trouver les pensées et les expressions qui pouvaient consoler son époux.
Elevée dans ces bois sauvages depuis l'âge de quatre ans, la jeune Elisabeth ne connaissait point d'autre patrie: elle trouvait dans celle-ci de ces beautés que la nature offre encore même dans les lieux qu'elle a le plus maltraités, et de ces plaisirs simples que les coeurs innocents goûtent partout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui bordaient le lac, pour y prendre des oeufs d'éperviers et de vautours blancs, qui y font leurs nids pendant l'été. Souvent elle attrapait des ramiers au filet, et en remplissait une volière; d'autres fois elle péchait des corrasins* [*Corrasin, ou, pour mieux dire, carassin, est le nom spécifique d'un poisson du genre cyprin, cyprinus carassius, LINN. On l'appelle aussi hamburge. Son corps est très-large, très-épais, et couvert d'écaillés de moyenne grandeur; il est brun sur le dos, verdâtre sur les côtés, et jaunâtre avec quelques nuances rouges sous le ventre. II aime les lacs dont le fond est marneux.] qui vont par bandes, et dont les écailles pourprées, collées les unes contre les autres, paraissaient à travers les eaux du lac comme des couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son heureuse enfance, il ne lui vint dans la pensée qu'il pouvait y avoir un sort plus fortuné que le sien. Sa santé se fortifiait par le grand air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage, où reposait la paix de l'innocence, on voyait chaque jour naitre un agrément de plus. Ainsi, loin du monde et des hommes, croissait en beauté cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses parents, pour l'unique charme de leur coeur; semblable à la fleur du désert, qui ne s'épanouit qu'en présence du soleil, et ne se pare pas moins de vives couleurs, quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle doit la vie.
Il n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se concentrent sur peu d'objets: aussi Elisabeth, qui ne connaissait que ses parents, et n'aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avec passion; ils étaient tout pour elle: les protecteurs de sa faiblesse, les compagnons de ses jeux, et son unique société. Elle ne savait rien qu'ils ne lui eussent appris: ses amusements, ses talents, son instruction, elle leur devait tout; et, voyant que tout lui venait d'eux, et que par elle-même elle ne pouvait rien, elle se plaisait dans une dépendance qu'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits. Cependant, quand la jeunesse succéda à l'enfance, et que la raison commença à se développer, elle s'aperçut des larmes de sa mère, et vit que son père était malheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui en dire la cause, et ne put obtenir d'autre réponse, sinon qu'ils pleuraient leur patrie; mais pour le nom de cette patrie et le rang qu'ils y occupaient, ils ne les lui confièrent jamais, ne voulant pas exciter de douloureux regrets dans son ame, en lui apprenant de quelle hauteur ils avaient été précipités dans l'exil. Mais depuis le moment qu'Elisabeth eut découvert la tristesse de ses parents, ses pensées ne furent plus les mêmes, et sa vie changea entièrement. Les plaisirs dont elle amusait son innocence perdirent tout leur attrait; sa basse-cour fut négligée; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux. Quand elle venait sur le bord du lac, ce n'était plus pour jeter l'hameçon ou naviguer dans sa petite nacelle, mais pour se livrer à de longues méditations, et réfléchir à un projet qui était devenu l'unique occupation de son esprit et de son coeur. Quelquefois, assise sur la pointe d'un rocher, les yeux fixés sur les eaux du lac, elle songeait aux larmes de ses parents et aux moyens de les tarir. Ils pleuraient une patrie: Elisabeth ne savait point quelle était cette patrie; mais puisqu'ils étaient malheureux loin d'elle, ce qui lui importait était bien moins de la connaître que de la leur rendre. Alors elle levait les yeux au ciel pour lui demander du secours, et demeurait abîmée dans une si profonde rêverie, que souvent la neige tombant par flocons, et le vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses parents l'appelaient-ils, aussitôt elle entendait leur voix, descendait légèrement du sommet des rochers, et venait recevoir les leçons de son père, et aider sa mère aux soins du ménage: mais auprès d'eux, comme en leur absence, en s'occupant d'une lecture comme en tenant l'aiguille, dans le sommeil et dans la veille, une seule et unique pensée la poursuivait toujours; elle la gardoit religieusement au fond de son coeur, décidée à ne la révéler que quand elle serait au moment de partir.
Oui, elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses parents pour aller seule à pied jusqu'à Pétersbourg demander la grâce de son père: tel était le hardi dessein qu'elle avait conçu, telle était la téméraire entreprise dont ne s'effrayait point une jeune fille timide. En vain elle entrevoyait de grands obstacles; la force de sa volonté, le courage de son coeur, et sa confiance en Dieu, la rassuraient, et lui répondaient qu'elle triompherait de tout. Cependant, quand son projet prit un caractère moins vague, et qu'elle cessa d'y réfléchir pour songer à l'exécuter, son ignorance l'effraya un peu: elle ne savait seulement pas la route du village le plus voisin; elle n'était jamais sortie de la forêt: comment trouverait-elle son chemin jusqu'à Pétersbourg? Comment se ferait-elle entendre en voyageant au milieu de tant de peuples dont la langue lui était inconnue? Il lui faudrait toujours vivre d'aumônes. Pour s'y résoudre, elle appelait à son aide l'humilité qu'elle tenait de la religion de sa mère; mais elle avait si souvent entendu son père se plaindre de la dureté des hommes, qu'elle appréhendait beaucoup le malheur d'avoir à solliciter leur pitié. Elle connaissait trop la tendresse de ses parents pour se flatter qu'ils faciliteraient son départ; ce n'était pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais à qui s'adresser dans ce désert où elle vivait séparée du reste du monde? et dans cette cabane dont l'entrée était interdite à tous les humains, comment attendre un appui? Cependant elle ne désespéra pas d'en trouver un: le souvenir d'un accident dont son père avait pensé être la victime, lui rappela qu'il n'est point de lieu si sauvage où la Providence ne puisse entendre les prières des malheureux et leur envoyer des secours.
Il y avait quelques années que dans une chasse d'hiver, sur le haut des âpres rochers qui bordent le Tobol, Springer avait été délivré d'un péril imminent par l'intrépidité d'un jeune homme. Ce jeune homme était le fils de M. de Smoloff, gouverneur de Tobolsk; il venait tous les hivers poursuivre les élans et les martres dans les landes d'Ischim, et combattre l'ours des monts Ouralsks* [*Les monts Ouralsks (the Uralian chain, the Uralian mountains) servent de limites entre l'Europe et l'Asie septentrionale. Oural ou ural est un mot tartare qui signifie ceinture. Les Russes donnent également le nom de Kammenoi et Semnoi poyas à cette chaîne de montagnes, comme si elle formait le ceinturon du globe terrestre. Du sud au nord, les monts Ouralsks ont presque en droite ligne une étendue de plus de quinze cents milles d'Angleterre. On peut les diviser en trois branches principales, l'Oural des Kirguis, l'Oural fertile en minéraux, l'Oural désert; ce dernier touche à la mer Glaciale. Le sommet le plus élevé des monts Ouralsks est le Bashkirey, dans le gouvernement d'Orenbourg. Ils ont pour la plupart riches en minéraux, et couverts d'épaisses forêts: ils donnent naissance à dix ou douze rivières considérables, telles que le Tobol, l'Oural, le Yembs, etc.] dans les environs de Saïmka. C'est dans cette dernière chasse, la plus dangereuse de toutes, qu'il avait rencontré Springer, et qu'il lui avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloff n'était prononcé dans la demeure des exilés qu'avec respect et reconnaissance. Elisabeth et sa mère regrettaient vivement de ne point connaître leur bienfaiteur, de ne pouvoir point lui offrir leur bénédiction: chaque jour elles priaient le ciel pour lui; chaque année, quand elles entendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommencé, elles se flattaient qu'il viendrait peut-être dans leur cabane; mais il n'y venait point: l'entrée lui en était interdite comme à tout le monde, et il ne songeait point à trouver cet ordre rigoureux, car il ne savait pas encore ce que renfermait cette cabane.
Cependant, depuis qu'Elisabeth avait senti la difficulté de sortir de son désert sans aucun secours humain, sa pensée se reportait plus souvent sur le jeune Smoloff. Un pareil protecteur l'aurait délivrée de toutes ses craintes, aurait levé tous les obstacles. Qui mieux que lui pouvait l'éclairer sur les détails de la route de Saïmka à Pétersbourg, lui indiquer la plus sûre voie de faire passer une requête à l'empereur; et si sa fuite irritait le gouverneur de Tobolsk, qui mieux qu'un fils, se disait-elle, saura désarmer sa colère, émouvoir sa pitié, et l'empêcher de punir mes parents, en les rendant responsables de ma faute?
C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages qui lui reviendraient d'un semblable appui; et, en voyant l'hiver s'approcher, elle résolut de ne pas laisser passer le temps des chasses sans s'informer si le jeune Smoloff était dans le canton, et sans chercher les moyens de le voir et de lui parler.
Springer avait été si touché des terreurs de sa femme et de sa fille au récit du danger qu'il avait couru, que, depuis cette époque, il leur avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours, et de ne s'écarter de la forêt que pour poursuivre l'écureuil et l'hermine. Malgré cette promesse, Phédora ne pouvait plus le voir s'éloigner sans effroi, et, jusqu'à son retour, elle demeurait inquiète et tremblante, comme si cette absence eût été le présage d'un grand malheur.
Une neige très-épaisse, et durcie par un froid de plus de trente degrés, couvrait la terre; on était en plein hiver, lorsque, dans une belle matinée de décembre, Springer prit son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et leur promit de revenir avant la fin du jour: mais l'heure passa, la nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'événement qui avait menacé sa vie, c'était la première fois qu'il manquait d'exactitude, et les frayeurs de Phédora furent sans bornes: tout en cherchant à les calmer, Elisabeth les partageait; elle voulait aller au secours de son père, et ne pouvait se résoudre à quitter sa mère en pleurs. Jusqu'à cet instant, Phédora, délicate et faible, n'avait jamais été au-delà des rives du lac; mais la violence de son inquiétude lui persuada qu'elle aurait des forces pour suivre sa fille, et aller chercher son époux. Toutes deux sortirent ensemble, et marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était très-froid, les sapins paraissaient des arbres de glace; un givre épais s'était attaché à chaque rameau et en blanchissait la superficie; une brume sombre couvrait l'horizon; l'approche de la nuit donnait encore à tous ces objets une teinte plus lugubre, et la neige, unie comme un miroir, faisait chanceler à chaque pas la faible Phédora. Elisabeth, élevée dans ces climats, et accoutumée à braver les froids les plus rigoureux, soutenait sa mère et lui prêtait sa force. Ainsi on voit un arbre transplanté hors de sa patrie languir dans une terre étrangère, tandis que le jeune rejeton qui naît de ses racines, habitué à ce nouveau sol, élève des jets vigoureux, et en peu d'années soutient les branches du tronc qui l'a nourri, et protège de son ombre l'arbre qui lui donna la vie. En approchant de la plaine, Phédora ne pouvait plus marcher; Elisabeth lui dit: "Ma mère, le jour va finir, repose-toi ici, et laisse-moi aller seule jusqu'à la lisière de la forêt; si nous attendions plus longtemps, la nuit m'empêcherait de distinguer mon père dans la lande." Phédora s'appuya contre un sapin, et laissa partir sa fille. En peu d'instants celle-ci eut atteint la plaine; les tombeaux dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules. Debout sur l'un d'eux, Elisabeth, le coeur navré, les yeux pleins de larmes, regardait si elle n'apercevait pas son père; elle ne voyait rien, tout était solitaire, silencieux, et l'obscurité commençait à unir le ciel et la terre. Cependant un coup de fusil, parti à peu de distance, lui rend toutes ses espérances. Ce bruit, qu'elle n'entendit jamais que de la main de son père, lui parait un signe assuré que son père est là; elle se précipite de ce côté. Derrière une masse de rochers elle voit un homme courbé à demi, et qui paraissait chercher quelque chose par terre; elle lui crie: "Mon père! mon père! est-ce toi?" Cet homme se retourne; ce n'était point Springer: son visage était jeune, beau, et à l'aspect d'Elisabeth il exprima une grande surprise. "Vous n'êtes point mon père, reprit-elle avec douleur; mais ne l'avez-vous point vu dans la steppe? ne pouvez-vous me dire de quel côté je pourrais le trouver?—Je ne connais point votre père, répondit-il; mais je sais qu'à cette heure-ci vous ne devez point rester seule dans cette lande; vous y courez plusieurs dangers, et vous devez craindre….—Ah! interrompit-elle, je ne crains rien dans le monde que de ne pas trouver mon père." En parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux, dont la fierté et la tendresse, le courage et la douleur, peignaient si bien son ame et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme en fut ému; il croyait rêver; il n'avait rien vu, jamais rien imaginé de pareil à Elisabeth. Il lui demanda le nom de son père. "Pierre Springer, lui dit-elle.—Quoi! s'écria-t-il, vous êtes la fille de l'exilé de la cabane du lac? Tranquillisez-vous, je connais votre père; il n'y a pas une heure que je l'ai quitté; il a fuit un détour pour se rendre dans sa demeure; niais il doit y être arrivé maintenant." Elisabeth n'en écoute pas davantage; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère; elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure avant même qu'elle ait pu lui parler; elle ne la trouve plus: éperdue, elle fait retentir la forêt du nom de ses parents. Du côté du lac, des voix lui répondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la cabane, elle voit son père et sa mère; ils lui tendent les bras, elle s'y jette: en s'embrassant ils s'expliquent; chacun d'eux était revenu dans la chaumière par un chemin différent; mais les voilà réunis, les voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme l'a suivie. Springer le regarde, le reconnaît, et lui dit avec un profond regret: "II est bien tard, M. de Smoloff; et cependant vous savez qu'il ne m'est pas permis de vous offrir un asyle, même pour une seule nuit.—M. de Smoloff! s'écrient Elisabeth et sa mère, notre libérateur! c'est lui qui est ici?" Et toutes deux tombent ensemble à ses pieds. Phédora les baigne de pleurs; Elisabeth lui dit: "M. de Smoloff, depuis trois ans que vous avez sauvé la vie de mon père, nous n'avons pas passé un seul jour sans demander à Dieu de vous bénir.—Ah! il vous a entendue, puisqu'il m'a envoyé ici, répond le jeune homme avec une profonde émotion; car le peu que j'ai fait ne méritait assurément pas un pareil prix."
Cependant il était fort tard; une profonde obscurité enveloppait toute la forêt; le retour à Saïmka au milieu do la nuit n'était pas sans danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser l'hospitalité à son libérateur: mais il avait promis, sur la foi de l'honneur, au gouverneur de Tobolsk, de ne recevoir personne dans sa demeure, et il lui était affreux de manquer à un pareil serment. Il proposa au jeune homme de l'accompagner jusqu'à Saïmka. "J'allumerai un flambeau, lui dit-il; je connais les détours de la forêt, les marais, les stagnes d'eau* [*Les stagnes d'eau, au lieu de dire les eaux stagnantes.] qu'il faut éviter; je marcherai le premier." Phédora effrayée se jeta au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff prit la parole: "Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de rester dans votre cabane jusqu'au jour; je sais quels sont les ordres de mon père, et les motifs qui l'obligent à vous montrer tant de rigueur: mais je suis sûr qu'il me permettrait en cette occasion de vous délier de votre serment, et je vous réponds de revenir bientôt vous remercier de sa part de l'asile que vous m'aurez accordé." Springer prit alors la main du jeune homme, il entra avec lui dans la cabane, et tous deux s'assirent près du poêle, tandis que Phédora et sa fille préparaient le souper.