Elisabeth était vêtue, selon l'usage des paysannes tartares, avec un court jupon rouge relevé sur le côté; la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons; un corset étroit et boutonné sur le coté laissait voir toute l'élégance de sa taille, et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume semblait rehausser encore la dignité de son maintien, et tous ses mouvements étaient accompagnés d'une grâce que Smoloff admirait avec une singulière émotion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards ni son coeur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir; mais dans ce plaisir tout était pur; il ne venait que de la reconnaissance qu'elle lui devait, et des espérances qu'elle fondait sur lui. Dieu lui-même, qui sonde jusqu'aux derniers replis du coeur, n'aurait pas trouvé dans celui d'Elisabeth un seul sentiment qui ne se rapportât à ses parents, et qui ne fût entièrement pour eux. Pendant le souper, le jeune Smoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à Saïmka; qu'il avait appris que des loups affamés ravageaient tout le canton, et qu'avant peu on ferait une chasse générale pour les détruire. A cette nouvelle, Phédora se pressa contre son époux en pâlissant: "Vous n'irez point, j'espère, lui dit-elle, à cette chasse dangereuse; vous n'exposerez pas votre vie, votre vie, le plus précieux de mes biens!—Hélas! Phédora, que dites-vous? reprit Springer avec un sentiment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie? sans moi seriez-vous ici? savez-vous ce qui vous rendrait la liberté, à vous et à notre enfant? le savez-vous?" Sa femme l'interrompit par un cri douloureux: Elisabeth quitta sa place, vint auprès de son père, lui prit la main, et lui dit: "Mon père, tu le sais, élevée dans ces forêts, je ne connais point d'autre patrie; ici, à tes côtés, ma mère et moi nous vivons heureuses: mais j'atteste son coeur comme le mien, que dans aucun lieu de la terre nous ne pourrions vivre sans toi, fût-ce dans ta patrie.—Entendez-vous, M. de Smoloff, répliqua Springer; vous croyez que de telles paroles devraient me consoler, et elles enfoncent au contraire le poignard plus avant dans mon sein: des vertus qui devaient faire ma joie font mon désespoir, quand je pense qu'à cause de moi elles demeureront ensevelies dans ce désert; qu'à cause de moi Elisabeth ne sera point connue, ne sera point aimée." La jeune fille l'interrompit vivement par ces mots: "O mon père! me voici entre ma mère et toi, et tu dis que je ne serai point aimée?" Springer, sans pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi: "Jamais tu ne jouiras de ce plaisir que je te dois, jamais la voix d'un enfant adoré ne te fera entendre de si douces paroles; tu vivras seule ici, sans époux, sans famille, comme un faible oiseau égaré dans le désert. Innocente victime, tu ne connais point les biens que tu perds; mais moi qui ne peux plus te les donner, j'ai tout perdu." Fendant cette scène, le jeune Smoloff avait essuyé ses larmes plus d'une fois; il voulut parler, sa voix était altérée. Cependant il dit: "Monsieur, dans la triste place qu'occupe mon père, vous devez croire que je ne suis pas étranger au malheur; souvent j'ai parcouru les divers cercles de son vaste gouvernement: que de larmes j'ai recueillies! que de douleurs solitaires j'ai entendues gémir! J'ai vu, j'ai vu dans les déserts de l'affreux Beresof* [*Beresof, Beresov ou Beresow, est une ville de la Sibérie, située dans la province du même nom, au nord-ouest et à trois cent soixante-douze milles de Tobolsk, au 64e degré de latitude septentrionale, et au 65e degré 14 minutes de longitude orientale: le prince de Menzikof y mourut en exil en 1729. Le district de Beresof a des mines d'or qui, depuis l'année 1754, ont valu à la couronne de Russie un revenu net de près de 860,000 roubles par an.] des infortunés qui vivaient sans amis, sans famille; jamais ils ne recevaient une tendre caresse, jamais une douce parole ne réjouissait leur coeur; isolés dans le monde, séparés de tout, ils n'étaient pas seulement exilés, ils étaient malheureux.—Et quand le ciel t'a laissé ta fille, interrompit Phédora, d'un ton de reproche et d'amour, tu dis que tu as tout perdu; si le ciel te l'ôtait, que dirais-tu donc?" Springer tressaillit; il prit la main de sa fille, et la serrant sur son coeur avec celle de sa femme, il répondit en les regardant toutes deux: "Ah! je le sens, je n'ai pas tout perdu!"

Quand le jour parut, le jeune Smoloff prit congé des exilés; Elisabeth le voyait partir avec regret, car elle était impatiente de lui révéler son projet, de lui demander sa protection; elle n'avait pas trouvé un moment pour lui parler en particulier, ses parents ne l'avaient pas quittée, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux; elle espéra qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occasion de l'entretenir. Aussi lui dit-elle très-vivement: "Ne reviendrez-vous pas, monsieur? Ah! promettez-moi que ce jour-ci ne sera pas le dernier où j'aurai vu le sauveur de mon père." Springer fut surpris de ces paroles, surtout de l'air dont elles étaient prononcées; une secrète inquiétude le saisit. Il se rappela les ordres du gouverneur, et assura qu'il n'y désobéirait pas deux fois. Smoloff répondit qu'il était certain d'obtenir de son père une exception pour lui, et que dès ce jour même il allait retourner à Tobolsk pour la solliciter. "Mais, monsieur, continua-t-il, eu réclamant ses bontés pour moi, ne lui dirai-je rien pour vous? ne serai-je pas assez heureux pour vous servir? n'avez-vous rien à lui demander?—Rien, monsieur," répliqua Springer d'un air grave. Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre, et puis s'adressant à Phédora, il lui fit la même question. "Monsieur, répondit-elle, je voudrais qu'il me donnât la permission d'aller tous les dimanches entendre la messe à Saïmka avec ma fille." Smoloff s'engagea à la lui faire obtenir, et s'éloigna, emportant toutes les bénédictions de la famille et les voeux secrets d'Elisabeth pour son prompt retour. En s'en retournant, il n'était occupé que d'elle; il n'avait plus d'autre pensée. Cette jeune fille, qui lui était apparue la veille dans ce désert sous une forme si belle, avait commencé par frapper son imagination: bientôt, en la voyant auprès de ses parents, son coeur avait été profondément touché; il se retraçait ses moindres paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui avait dit. Sans ce mot, peut-être une sorte de respect l'eût-il empêché de l'aimer: mais cette vivacité avec laquelle Elisabeth avait exprimé le desir de le revoir, cette prière dont l'accent décelait un sentiment si tendre, lui firent croire qu'elle avait été émue comme lui. Sa jeune imagination s'exaltant par cette pensée, il se persuada que la rencontre de la veille n'était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle sympathie avait agi sur Elisabeth comme sur lui, et il était impatient de lire dans ce coeur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait espérer. Ah! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour!

Cependant, depuis la visite de Smoloff, la tristesse de Springer avait pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si aimable, si généreux, si intrépide, lui rappelait sans cesse l'époux qu'il aurait desiré à sa fille: mais sa triste position lui interdisant toute pensée de ce genre, loin de desirer le retour de Smoloff, il le craignait; car Elisabeth pouvait être sensible, et c'eût été le dernier terme du malheur pour son coeur paternel, que de voir sa fille atteinte par la secrète douleur d'un amour sans espoir.

Un soir, plongé dans ces rêveries, la tête entre ses deux mains, le coude appuyé sur le poêle, il poussait de profonds soupirs. Phédora, à cet aspect, avait laissé tomber son aiguille; les yeux fixés sur son époux, le coeur plein d'anxiété, elle demandait au ciel de lui inspirer ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le malheur. Un peu plus loin, dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-être où ils ne pleureraient plus. Elle ne doutait point que Smoloff ne consentît à favoriser son entreprise: un secret instinct lui répondait d'avance qu'il en serait touché, et qu'il la protégerait; mais elle craignait le refus de ses parents, surtout celui de sa mère. Cependant, comment partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour quelle faute elle allait demander grâce? Elle sentit qu'il fallait leur ouvrir son coeur, et que le moment était venu. Elle mit un genou en terre pour demander à Dieu de disposer ses parents à l'entendre; ensuite elle s'approcha doucement de son père, et demeura debout derrière lui, appuyée contre le dossier de la chaise où il était assis. Elle garda le silence un moment, dans l'espoir qu'il lui parlerait peut-être le premier; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude pensive, elle commença ainsi: "Mon père, permets-moi de t'adresser une question." II releva la tête, et lui fit signe qu'elle le pouvait. "L'autre jour, quand le jeune Smoloff te demanda si tu ne desirais rien, Rien, lui répondis-tu: est-il vrai, ne desires-tu rien?—Rien qu'il puisse me donner.—Et qui pourrait te donner ce que tu desires?—L'équité, la justice.—Mon père, où peut-on les trouver?—Dans le ciel, sans doute; mais sur la terre, jamais, jamais!" Ayant parlé ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent une teinte plus sombre, et il laissa retomber sa tête dans ses mains. Après une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus animée elle dit: "Mon père, ma mère, écoutez-moi; c'est aujourd'hui que j'accomplis ma dix-septième année; c'est aujourd'hui que j'ai reçu de vous cette vie, qui me sera si chère, si je puis vous la consacrer; ce coeur, avec lequel je vous aime et vous révère comme les images vivantes du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun de mes jours a été marqué par vos bienfaits; je n'ai pu y répondre encore que par ma reconnaissance et ma tendresse: mais qu'est-ce que ma reconnaissance, si elle ne se montre point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ne puis vous la prouver! O mes parents! pardonnez à l'audace de votre fille, mais, une fois en sa vie, elle voudrait faire pour vous ce que vous n'avez cessé de faire pour elle depuis sa naissance. Ah! daignez enfin verser dans sou sein le secret de tous vos malheurs!—Ma fille, que me demandes-tu? interrompit très-vivement son père.—Que vous m'instruisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir pour vous montrer tout mon amour, et Dieu sait quel motif m'anime, lorsque j'ose vous adresser un pareil voeu." En disant ces mots, elle tomba aux genoux de son père, et éleva vers lui des regards suppliants. Un sentiment si grand, si noble, brillait dans ses yeux, à travers les larmes dont ils étaient pleins, et l'héroïsme de son ame jetait quelque chose de si divin sur l'humilité de son attitude, que Springer entrevit à l'instant une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitrine s'oppressa: il ne pouvait ni parler ni pleurer; il demeurait silencieux, immobile, accablé comme devant la présence d'un ange: l'excès de l'infortune n'avait point eu la puissance de remuer son coeur, comme venaient de faire les paroles d'Elisabeth; et cette ame si ferme, que les rois n'intimidaient point, et que l'adversité ne pouvait abattre, attendrie à la voix de son enfant, cherchait en vain sa force et ne la trouvait plus. Pendant que Springer gardait le silence, Elisabeth demeurait toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approcha pour la relever. Placée derrière sa fille, elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci était tombée à genoux, ni le geste ni le regard qui venaient de révéler son sublime secret à son père; elle était restée bien loin du malheur qui menaçait sa tendresse. "Pourquoi, dit-elle à son époux, pourquoi refuserais-tu de lui confier nos secrets? est-ce que sa jeunesse l'effraie? crains-tu que l'ame d'Elisabeth ne s'afflige jusqu'à la faiblesse de la grandeur de nos revers?—Non, reprit le père, en regardant fixement sa fille, non, ce n'est pas sa faiblesse que je crains." A ce mot, Elisabeth ne douta pas que son père ne l'eût comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'être entendue que de lui, car elle connaissait le coeur de sa mère, et était bien aise de retarder l'instant qui devait le déchirer. "Mon Dieu! s'écria Springer, pardonnez mes murmures; je connaissais tous les biens que vous m'aviez ravis, et non ceux que vous me destiniez; Elisabeth, tu as effacé en ce jour douze années d'adversité.—Mon père, répondit-elle, puisqu'on entend de semblables paroles sur la terre, ne dis plus qu'il ne s'y trouve plus de bonheur; mais parle, réponds-moi, je t'en conjure, quel est ton nom, ta patrie, tes malheurs?—Mes malheurs, je n'en ai plus; ma patrie, où je vis près de toi; mon nom, l'heureux père d'Elisabeth.—O mon enfant! interrompit Phédora, je pouvais donc t'aimer davantage; tu viens de consoler ton père." A ces mots, la fermeté de Springer fut tout-à-fait vaincue; il serra dans ses bras sa femme et sa fille; et, les baignant de ses larmes, il répétait d'une voix entrecoupée: "Mon Dieu, pardonnez, j'étais un ingrat; pardonnez, ne punissez pas." Quand cette violente émotion fut un peu calmée, Springer dit à sa fille: "Mon enfant, je vous promets de vous instruire de tout ce que vous desirez savoir; mais attendez quelques jours encore, je ne pourrais vous parler de mes malheurs aujourd'hui; vous venez de me les faire oublier."

L'obéissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer; mais elle l'attendit vainement: Springer semblait le craindre et le fuir; il avoit deviné son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la reconnaissance de ce tendre père: il ne se sentait pas le droit de refuser à sa fille le consentement qu'elle allait lui demander; mais il ne se sentait pas non plus le courage de le donner. Sans doute ce moyen était le seul qui lui laissât quelque espérance de sortir de l'exil, et de replacer Elisabeth au rang qui lui était dû: mais quand il considérait les fatigues inouïes et les terribles dangers de ce voyage, il n'en pouvait supporter la pensée. Pour rétablir sa famille et retrouver son pays, il eût donné sa vie: mais il ne pouvait pas risquer celle de sa fille.

Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait tenir; elle était sûre que son père l'avait devinée, qu'il était touché de ce qu'elle voulait faire: mais s'il eût approuvé son projet, aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler? En effet, ce projet était si extraordinaire que ses parents ne pouvaient le voir que comme une pieuse et tendre folie. Pour parvenir à le leur faire adopter, il était nécessaire qu'elle le présentât sous le jour le plus favorable, dégagé de ses plus grands obstacles, protégé de l'aide et des conseils de Smoloff. Jusque-là il serait rejeté, elle n'en doutait point. Elle se décida donc à se taire encore, et à n'achever d'ouvrir son coeur à ses parents que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloff sur ce sujet. Comme elle prévoyait aussi qu'une des plus fortes raisons que ses parents opposeraient à son départ serait l'impossibilité de lui laisser faire, à son âge, huit cents lieues à pied, dans le climat le plus rigoureux du monde, et pour répondre d'avance à cette difficulté, elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'Ischim: aucun temps ne la retenait; soit que le vent chassât la neige avec violence, soit qu'un brouillard épais lui cachât la vue de tous les objets, elle partait toujours, quelquefois malgré ses parents, et s'exerçait ainsi peu à peu à braver leurs ordres et les tempêtes.

Les hivers de Sibérie sont sujets aux orages; souvent, au moment où le ciel paraît le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir tout-à-coup. Partis des deux points opposés de l'horizon, l'un arrive chargé de toutes les glaces de la mer du Nord* [*La mer du Nord dont il est parlé ici n'est point cette partie de l'Océan qui est entre l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemarck et la Norwège; mais cette mer qui baigne les côtes orientales de l'Amérique (the North Pacific Ocean). Elle est appelée ainsi par opposition à celle qui en baigne les côtes occidentales, et qui s'appelle mer du Sud (the Pacific Ocean or Great South Sea).], et l'autre des tourbillons orageux de la mer Caspienne: s'ils se rencontrent, s'ils se choquent, les sapins opposent en vain à leur furie leurs troncs robustes et leurs longues pyramides; en vain les bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles rameaux et leur mobile feuillage: tout est rompu, tout est renversé; les neiges roulent du haut des montagnes; entraînées par leur chute, d'énormes masses de glace éclatent et se brisent contre la pointe des rochers qui se brisent à leur tour; et les vents s'emparant des débris des monts qui s'écroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui succombent, les enlèvent dans les airs, les poussent, les dispersent, les rejettent vers la terre, et couvrent des espaces immenses des ruines de toute la nature.

Dans une matinée du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de ces horribles tempêtes; elle était alors dans la grande plaine des Tombeaux, près de la petite chapelle de bois. A peine vit-elle le ciel s'obscurcir, qu'elle se réfugia dans cet asile sacré. Bientôt les vents déchaînés vinrent heurter contre ce frêle édifice, et, l'ébranlant jusqu'en ses fondements, menaçaient à toute heure de le renverser. Cependant Elisabeth, courbée devant l'autel, n'éprouvait aucun effroi, et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle atteignait tout, hors son coeur. Sa vie pouvant être utile à ses parents, elle était sûre qu'à cause d'eux Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la laisserait pas mourir avant qu'elle les eût délivrés. Ce sentiment qu'on nommera superstitieux peut-être, mais qui n'était autre chose que cette voix du ciel que la piété seule sait entendre; ce sentiment, dis-je, inspirait à Elisabeth un courage si tranquille, qu'au milieu du bouleversement des éléments et sous l'atteinte même de la foudre, elle ne put s'empêcher de céder à la fatigue qui l'accablait; et, se couchant au pied de l'autel où elle venait de prier, elle s'endormit paisiblement comme l'innocence dans les bras d'un père, comme la vertu sur la foi d'un Dieu.

En ce même jour, Smoloff était revenu de Tobolsk; son premier soin, eu arrivant à Saïmka, avait été de se rendre à la cabane des exilés. Il apportait à Phédora la permission qu'elle avait sollicitée. Elle et sa fille allaient être libres de se rendre tous les dimanches à l'office de Saïmka; mais loin que cette grâce s'étendît jusqu'à Springer, les ordres de la cour à son égard étaient plus sévères que jamais; et en permettant à Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de Tobolsk avait plus consulté son coeur que son devoir. Au reste, cette visite devait être la dernière, le jeune homme l'avait juré à son père. Il était cruellement affligé de tant de rigueur; mais en s'avançant vers la demeure d'Elisabeth, insensiblement sa tristesse se changeait en joie, et il sentait moins le chagrin qu'il aurait à la quitter, que le charme qu'il allait goûter à la revoir.

Dans la première jeunesse, la jouissance du bonheur présent a quelque chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier toute pensée d'avenir. On est alors trop occupé d'être heureux pour songer si on le sera toujours, et la félicité remplit si bien le coeur, que la crainte de la perdre n'y peut trouver place. Mais, en entrant dans la cabane, Smoloff chercha vainement Elisabeth; elle n'y était point; il prévit qu'il serait peut-être obligé de repartir avant qu'elle fût de retour, et le sincère jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain Phédora, bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle qui avait sauvé son époux, lui adressait les plus tendres expressions de sa reconnaissance; en vain Springer le nommait l'appui, la providence des infortunés: il demeurait faiblement touché de ce qu'il entendait; il répondait à peine, et le nom d'Elisabeth s'échappait à tout moment de sa bouche. Son trouble révéla aux exilés une partie de son secret; peut-être en devint-il plus cher à Phédora. Cet amour, dont sa fille était l'objet, flattait vivement son orgueil; et ce n'est pas un faible orgueil que celui d'une mère. Springer, moins accessible à cette tendre faiblesse, et craignant seulement que sa fille ne s'aperçût d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait Smoloff d'obéir à son père, en terminant au plus tôt une visite que, sous mille prétextes, ce jeune homme s'efforçait de prolonger. Sur ces entrefaites l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur fille. "Elisabeth! que va devenir mon Elisabeth?", s'écriait la mère désolée. Springer prit son bâton en silence, et ouvrit la porte pour aller chercher sa fille; Smoloff se précipita sur ses pas. Le vent soufflait avec violence; les arbres se rompaient de tous côtés, il y allait de la vie à travers la forêt; Springer voulut le représenter à Smoloff et l'empêcher de le suivre; il ne put y réussir: le jeune homme voyait bien le péril, mais il le voyait avec joie; il était heureux de le braver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la forêt: "De quel côté irons-nous? demande Smoloff.—Vers la grande lande, reprend Springer: c'est là qu'elle va tous les jours; j'espère qu'elle se sera réfugiée dans la chapelle." Ils n'en disent pas davantage, ils ne se parlent point; leur inquiétude est pareille, ils n'ont rien à s'apprendre; ils marchent avec la même intrépidité, s'inclinant, se baissant pour se garantir du choc des branches fracassées, de la neige que le vent chassait dans leurs yeux, et des éclats de rochers que la tempête faisait tourbillonner sur leurs têtes. En atteignant la lande, ils cessèrent d'être menacés par le déchirement des arbres de la forêt: mais sur cette plaine rase, ils étaient poussés, renversés par les rafales de vent qui soufflaient avec furie. Enfin, après bien des efforts, ils gagnèrent la petite chapelle de bois où ils espéraient qu'Elisabeth se serait réfugiée: mais en apercevant de loin ce pauvre et faible abri dont les planches disjointes craquaient horriblement et semblaient prêtes à s'enfoncer, ils commencèrent à frémir de l'idée qu'elle était là. Animé d'une ardeur extraordinaire, Smoloff devance le père de quelques pas; il entre le premier, il voit….. est-ce un songe? il voit Elisabeth, non pas effrayée, pâle et tremblante, mais doucement endormie au pied de l'autel. Frappé d'une inexprimable surprise, il s'arrête, la montre à Springer en silence; et tous deux, par un même sentiment de respect, tombent à genoux auprès de l'ange qui dort sous la protection du ciel. Le père se penche sur le visage de son enfant; le jeune homme baisse les yeux avec modestie, et se recule, comme n'osant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth s'éveille, reconnaît son père, se jette dans ses bras, et s'écrie: "Ah! je le savais bien que tu veillais sur moi." Springer la serre dans ses bras avec une sorte d'étreinte convulsive. "Malheureuse enfant, lui dit-il, dans quelles angoisses tu nous as jetés, ta pauvre mère et moi!—Mon père, pardonne-moi ses larmes, répond Elisabeth, et allons les essuyer." Elle se lève, et voit Smoloff. "Ah! dit-elle avec une douce surprise, tous mes protecteurs veillaient donc sur moi: Dieu, mon père, et vous." Le jeune homme ému retient son coeur prêt à s'échapper. "Imprudente! reprend Springer, tu parles d'aller retrouver ta mère! sais-tu seulement si le retour est possible, et si ta faiblesse résistera à la violence de la tempête, quand M. de Smoloff et moi n'y avons échappé que par miracle?—Essayons, répond-elle: j'ai plus de force que tu ne crois; je suis bien aise que tu t'en assures, et que tu voies toi-même ce que je puis faire pour consoler ma mère." En parlant ainsi, ses yeux brillent d'un si grand courage, que Springer voit bien qu'elle n'a point abandonné son projet; elle s'appuie sur le bras de son père, elle s'appuie aussi sur celui de Smoloff: tous deux la soutiennent, tous deux garantissent sa tête, en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empêcher d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler Elisabeth, et l'obligent à se presser contre lui. Il ne craint point pour sa propre vie, qu'il exposerait mille fois pour prolonger de pareils moments; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sûr de la sauver: dans l'exaltation qui le possède, il défierait toutes les tempêtes de pouvoir l'en empêcher.