Cependant Elisabeth est demeurée immobile; l'idée d'un autre amour que l'amour filial lui paraît si nouvelle, qu'à peine elle la conçoit: peut-être lui eût-elle paru moins étrange, si son coeur avait eu de la place pour la recevoir; peut-être que si elle avait vu ses parents heureux, Smoloff aurait été aimé; s'ils le sont un jour, peut-être l'aimera-t-elle: mais tant qu'ils seront dans l'infortune, elle demeurera fidèle à sa pieuse passion; pour en contenir deux, le coeur humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.

Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde, elle en ignore les usages et les bienséances; cependant une sorte de pudeur, qui est comme l'instinct de la vertu, lui apprend qu'après l'aveu qu'elle vient d'entendre une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune homme qui l'a osé faire. Elle marche vers la porte, elle va sortir. Smoloff, qui voit sou dessein, lui dit: "Elisabeth, vous aurais-je offensée? ah! j'atteste ce Dieu ici présent que s'il y a de l'amour dans mon coeur, il n'y a pas moins de respect; il sait que, si vous me l'ordonnez, je puis me taire et mourir: comment donc, Elisabeth, pourrais-je vous avoir offensée?—Vous ne m'avez point offensée, répondit-elle avec douceur; mais je ne suis venue ici que pour vous parler en faveur de mes parents: maintenant que vous m'avez entendue, je n'ai plus rien à vous dire, et je vais les retrouver.—Eh bien! noble fille, retourne à ton devoir; en m'associant à lui, tu m'as rendu digne de toi; et loin de jamais songer à t'en écarter, même dans ma plus secrète pensée, je ne vais m'occuper qu'à t'aider à le remplir."

Alors il lui promit de lui remettre, le dimanche suivant, à l'église de Saïmka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin pour l'exécution de son projet; et ils se séparèrent.

Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mère avec joie à Saïmka; elle était impatiente de retrouver Smoloff, et de recevoir enfin toutes les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la cérémonie finit, et Smoloff ne parut point; Elisabeth devint inquiète. Pendant que sa mère priait encore, elle demanda à une vieille femme si M. de Smoloff n'était point dans l'église; on lui répondit que non, et qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabeth fut frappée d'une véritable douleur: l'objet de ses plus chers desirs semblait toujours fuir devant elle, au moment où elle se croyait prête à l'atteindre. Mille craintes funestes la troublèrent: puisque Smoloff avait quitté Saïmka sans se souvenir de sa promesse, qui lui répondait qu'il s'en souviendrait à Tobolsk? et alors quel serait son recours? Cette pensée la poursuivit tout le jour; et le soir, accablée d'un chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portait seule tout le poids, et qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses parents, elle se retira de bonne heure dans son petit réduit, afin de se livrer du moins sans contrainte à l'inquiétude qui la tourmentait. Aussitôt qu'elle fut sortie, Phédora pencha sa tête sur le sein de son époux, et lui dit: "Ecoute la sollicitude qui pèse sur mon coeur. N'as-tu pas remarqué le changement de notre Elisabeth? Près de nous elle est pensive: le nom de Smoloff la fait rougir, son absence l'inquiète; ce matin à l'église elle était préoccupée, ses regards erraient de tous cotés; je l'ai entendue demander si Smoloff n'était point à Saïmka, et elle est devenue pâle comme la mort quand on lui a dit qu'il était parti pour Tobolsk. O Stanislas! je m'en souviens, dans ces jours qui précédèrent celui où je devins ton heureuse épouse, c'est ainsi que je rougissais quand on me parlait de toi; c'est ainsi que mes yeux te cherchaient partout, et qu'ils se remplissaient de larmes quand ils ne te rencontraient pas….. Hélas! ces symptômes d'un amour qui ne devait point finir, comment ne les verrais-je point avec terreur dans l'ame de ma fille? elle n'est pas destinée à être heureuse comme sa mère.—Heureuse! reprit Springer avec amertume; heureuse dans le désert, dans l'exil!—Oui, dans le désert, dans l'exil, interrompit vivement Phédora, heureuse partout où l'on aime." Et ses bras serrèrent sou époux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée qui l'occupait, elle dit: "Je crains que mon Elisabeth n'aime le jeune Smoloff: toute charmante qu'elle est, cependant il ne verra en elle que la fille d'un pauvre exilé; il la dédaignera; et mon unique enfant, née de mon sang, nourrie de mon lait, mourra comme sa mère avec son amour….[">[

En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son époux, qui la console de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer réfléchit un moment, puis il répondit: "Phédora, ma bien-aimée, calme tes craintes; j'ai étudié aussi notre Elisabeth; peut-être ai-je vu plus avant que toi dans son ame; une autre pensée que celle de Smoloff l'occupe tout entière, j'en suis sûr; je suis sûr aussi que si nous la voulions donner à Smoloff, il ne la dédaignerait point, même dans ce désert; et ce sentiment le rendrait digue de l'obtenir, si jamais…. Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans ce désert, elle ne demeurera pas inconnue, elle ne sera pas malheureuse, cela est impossible: tant de vertus sur la terre annoncent une justice dans le ciel; tôt ou tard elle se montrera."

Depuis leur exil, c'était la première fois que Springer n'avait pas désespéré de l'avenir. Phédora en conçut les plus doux présages; et, rassurée par les paroles de son époux, elle s'endormit paisiblement entre ses bras.

Pendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka, s'attendant toujours à y trouver Smoloff. Ce fut en vain: il ne parut plus, et même elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances l'abandonnèrent, elle ne douta plus que Smoloff ne l'eût entièrement oubliée; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche.

Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les neiges, les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de verdure, l'aubépine épanouissait ses grosses houppes blanches, semblables à des flocons d'une neige nouvelle; et la campanule avec ses boutons d'un bleu pâle, le vélar qui élève ses feuilles en forme de lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des nuées de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres dépouillés, et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver; déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tête, qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, même lorsqu'on l'a manqué; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de toute espèce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin un printemps prématuré semblait s'annoncer à la Sibérie, et Elisabeth, pressentant tout ce qu'elle allait perdre, si elle manquait une année aussi favorable pour son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.

Un matin, Springer s'occupait à labourer son jardin; assise près de lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confié encore le secret de son infortune, et elle ne recherchait plus cette confidence. Il s'était élevé dans son ame une sorte de tendre fierté, qui lui faisait desirer de ne connaître les malheurs de ses parents que quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre, Je vais tout vous rendre. Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les promesses de Smoloff, et c'était là-dessus qu'elle avait fondé des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tête toutes les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui opposer: ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit; elle est bien sûre que la tendresse de ses parents les exagérera encore. Que répondra-t-elle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières? que répondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à genoux, en demandant à Dieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne, court à elle, la prend dans ses bras, et lui dit: "Elisabeth, qu'as-tu? que veux-tu? Ah! si ton coeur est déchiré, pleure du moins dans le sein de ton père.—Mon père, répond-elle, ne me retiens plus ici; tu sais que je veux partir: permets-moi de partir; je le sens, c'est Dieu lui-même qui m'appelle…." Elle ne peut achever. La jeune Tartare accourt: "M. de Smoloff, leur dit-elle, voici M. de Smoloff." Elisabeth jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant: "Tu lu vois bien, c'est Dieu lui-même qui m'appelle; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus d'obstacles. O mon père! ton heureuse fille brisera ta chaîne." Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa mère, elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant: "Viens, ma mère, il est revenu, M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur chambre, et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec surprise. "Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots, toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le coeur d'Elisabeth l'abandonnent une seconde fois; elle pâlit, ses yeux se remplissent de larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle, afin du cacher son trouble; heureuse si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.

Le gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite; et, dès qu'il fut seul avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit: "Monsieur, depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer ici, voici la première fois que je viens visiter ce cercle éloigné; ce devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer à un illustre proscrit toute la part que je prends à sou infortune; je gémis que ce même devoir me défende de le secourir et de le protéger.—Je n'attends rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer; je ne veux point de leur pitié, et je n'espère rien de leur justice: heureux dans mon malheur de ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai mes jours dans ces déserts sans me plaindre.—Ah, monsieur! reprit le gouverneur avec émotion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa patrie est un affreux destin!—II en est un plus affreux encore, monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin d'elle." II n'acheva point; s'il eût ajouté un mot, peut-être eût-il versé une larme, et l'illustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère, regardait timidement par-dessus son épaule si l'air et la physionomie du gouverneur annonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa tête entre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.