Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth. "Mademoiselle, lui dit-il, mon fils vous a connue; vous lui avez laissé des souvenirs ineffaçables.—Vous a-t-il dit, monsieur, qu'elle lui devait la vie de son père? interrompit vivement Phédora.—Non, madame, répondit le gouverneur; mais il m'a dit qu'elle donnerait la sienne pour son père et pour vous.—Elle la donnerait, reprit Springer; et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le seul que les hommes ne pourront jamais nous ravir."

Le gouverneur détourna la tête avec émotion: après un court silence, il reprit la parole, en s'adressant à Elisabeth. "Mademoiselle, il y a deux mois que mon fils, étant à Saïmka, reçut l'ordre de l'empereur de partir sur-le-champ pour rejoindre l'armée qui se rassemblait en Livonie; il fallut obéir sans délai. Avant de me quitter il me conjura de vous faire passer une lettre: cela était impossible; je ne pouvais, sans me compromettre, en charger personne; je ne pouvais que vous la donner moi-même: la voici." Elisabeth la prit en rougissant; le gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'écria: "Heureux le père, heureuse la mère dont la fille ne leur cache que de semblables secrets!" Alors il rappela sa suite, et, devant elle, il dit à Springer: "Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent toujours de vous empêcher de recevoir personne ici; cependant je suis informé que de pauvres missionnaires, revenant des frontières de la Chine, doivent traverser ces montagnes; s'ils viennent frapper à votre cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalité, il vous sera permis de la leur donner."

Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baissés, regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. "Ma fille, lui dit Springer, si tu attends de ta mère et de moi la permission de lire ce papier, nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parents. "Le moment est venu, leur dit-elle; tout favorise mes projets: la Providence m'ouvre une route sûre, le ciel m'approuve et bénit mes intentions. O mes parents! ne les approuverez-vous pas, ne les bénirez-vous pas comme lui?[">[

A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait entendre; mais Phédora, qui n'en avait aucune idée, s'écria: "Elisabeth, quel est donc ce mystère, et que contient ce papier?" Et elle fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir: "O ma mère! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi; tu n'as rien deviné, ta douleur m'épouvante: c'est maintenant l'unique obstacle, c'est le seul devant lequel je recule…. Ah! permets que je ne m'explique que devant mon père; tu n'es pas préparée comme lui….—Non, ma fille, interrompit Springer, ne fais point ce que l'exil et le malheur n'ont pu faire, ne nous sépare pas. Viens, ma Phédora, viens contre le coeur de ton époux; et si tu as besoin de force pour les paroles que tu vas entendre, il te prêtera toute la sienne." Phédora, éperdue, et se voyant comme menacée par la foudre, sans savoir de quelle main elle allait partir, répondit avec effroi: "Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je point soutenu tous nos revers avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle en serrant fortement contre son coeur son époux et sa fille; je n'en manquerai point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth voulut répondre; sa mère ne le permit pas. "Ma fille, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de t'éloigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer: baignée de larmes, et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une voix entrecoupée, laissa seulement échapper ces mots: "Ma mère, pour le bonheur de mon père, si je te demandais quelques jours? -Non, pas un seul jour, interrompit sa mère éperdue: quel horrible bonheur pourrait s'acheter au prix de ton absence! non, pas un seul jour. O mon Dieu! ne permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anéantirent les forces d'Elisabeth: hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme contre sa poitrine, en lui disant: "Repose-toi ici avec confiance, car ce soutien-là ne te manquera jamais." Puis, d'une voix qu'il s'efforce eu vain de raffermir, il lit tout haut la lettre suivante, écrite du Tobolsk par le jeune Smoloff, et à deux mois de date:

"Un de mes plus vifs regrets, en quittant Saïmka, mademoiselle, a été de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forçait à m'éloigner de vous: je ne pouvais vous aller voir, vous écrire, ni vous envoyer les explications que vous m'aviez demandées, sans contrevenir aux ordres de mon père, et sans compromettre sa sûreté: peut-être l'eussé-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner; mais quand je venais d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit à son père, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vôtre, et je suis revenu à Tobolsk le coeur déchiré. Mou père m'apprend qu'un ordre de l'empereur m'envoie à mille lieues d'ici, et qu'il faut obéir à l'instant: je vais partir, Elisabeth, vous ne savez point ce que je souffre. Ah! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais; il ne peut être juste qu'autant que vous serez heureuse.

"J'ai ouvert mon coeur à mon père: je vous ai fait connaître à lui; j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets; je crois qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprès cette année visiter le cercle d'Ischim. En attendant, s'il le peut, il vous fera parvenir cette lettre. Élisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous la protection de mon père. Cependant, je vous en conjure, n'en usez point pour partir avant mon retour; j'espère revenir à Tobolsk avant un an; c'est moi qui vous conduirai à Pétersbourg, c'est moi qui vous présenterai à l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce long voyage: ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus, je ne serai que votre ami, que votre frère; et si je vous sers avec toute la vivacité de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage pur comme l'innocence, comme les anges, comme vous."

Un peu plus bas, l'apostille suivante était écrite de la main même du gouverneur:

"Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que vous devez partir; je ne doute point de son honneur, mais le vôtre doit être à l'abri de tout soupçon. En allant montrer à la cour de Russie des vertus trop touchantes pour n'être pas couronnées, il ne faut pas risquer de faire dire que vous avez été conduite par votre amant, et flétrir ainsi le plus beau trait de piété filiale dont le monde puisse s'honorer. Dans votre situation, il n'y a de protecteurs dignes de votre innocence que Dieu et votre père: votre père ne peut vous suivre, Dieu ne vous abandonnera pas. La religion vous prêtera son flambeau et son appui; abandonnez-vous à elle; vous savez à qui j'ai permis l'entrée de votre cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dépositaire de mon sort; car si une pareille lettre était connue, si on pouvait se douter que j'aie favorisé votre départ, je serais à jamais perdu: mais je ne suis pas même inquiet; je sais à qui je me confie, et tout ce qu'on doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprête à dévouer sa vie à son père."

En finissant celle lettre, la voix de Springer était plus forte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime qu'on en faisait: mais la tendre mère ne voyait que son départ: pâle, abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux et leur dit: "O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi; ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus grande de toutes les félicités. J'ose aspirer à celle de vous rendre votre liberté, votre bonheur, votre patrie; depuis plus d'une année, voilà quel est l'objet de mes plus chères espérances: j'y touche enfin, et vous me défendriez de l'atteindre! Ah! s'il est un bien au-dessus de celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il n'en est pas…" Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'eu embrassant les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prière. Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria: "Seule, à pied, sans secours! non, je ne le puis, je ne le puis.—Ma mère, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjure, ne repousse pas mes voeux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitôt que mon âge me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma vie à vous en délivrer. Heureux jour que celui où je me promis de servir mon père! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais pleurer!… Ah! que de fois, étant témoin de vos muets chagrins, j'aurais été consumée d'une mortelle tristesse, si je n'avais pu me dire: Moi, moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent!… Mes parents, si vous m'arrachez cette espérance, vous m'arrachez la vie. Privée de cette pensée, où toutes mes autres pensées venaient aboutir, je ne verrai plus de but à mon existence, et mes jours s'éteindront dans la langueur… Oh! pardonnez si je vous afflige; non, si vous me retenez ici, je ne mourrai pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de plus; mais permettez-moi d'être heureuse. Ne dites pas que mon entreprise est impossible; elle ne l'est pas, mon coeur vous en répond; il trouvera des forces pour aller demander justice, et des paroles pour vous la faire obtenir: il ne craint rien, ni les fatigues, ni les obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni les rois; il ne craint que votre refus…—Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer; je ne me connais plus, tu bouleverses mon ame: jusqu'à ce jour elle n'avait point reculé devant une belle action, et des vertus supérieures à son courage ne s'étaient point présentées à elle… Je ne croyais pas être faible, ô ma fille! tu viens de m'apprendre que je le suis: non, je ne puis consentir à ce que tu veux." Ranimée par ce refus, Phédora prit les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit: "Ecoute-moi, Elisabeth; si ton père est faible, tu peux bien permettre à ta mère de l'être aussi; pardonne-lui de ne pouvoir se résoudre à te laisser déployer tant de vertus. Etrange situation où une mère demande à sa fille d'être moins vertueuse; mais ta mère te le demande, elle ne te l'ordonne point; car, en l'élevant au-dessus de tout, tu as mérité de ne plus recevoir d'ordres que de toi-même.—Ma mère, reprit Elisabeth, les tiens me seront toujours sacrés: si tu me demandes de rester ici, j'espère avoir la force de t'obéir; mais, puisque mon dessein t'a touchée, laisse-moi espérer qu'il aura ton assentiment: il n'est pas le fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues années de méditation: il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon père à l'exil. Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? et quand il s'en trouverait un qui l'osât, oserait-il parler comme moi? serait-il inspiré par un semblable amour?….. Oh! laissez-moi toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le ciel a daigné lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? Mais ne vous ai-je pas entendu gémir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me donner un époux? Un époux, ô mes parents! ne m'aurait-il pas séparée de vous aussi? Des dangers? Il n'y en a point: les hivers de ce climat m'ont accoutumée à la rigueur des saisons; et mes courses dans nos landes, à la fatigue d'une longue marche. Avez-vous peur de ma jeunesse? Elle sera mon appui: on vient au secours de tout ce qui est faible. Enfin, redoutez-vous mon inexpérience? Je ne serai pas seule: rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet à un pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu; il n'y a point de périls, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que votre consentement et votre bénédiction…—Et ton pain, tu le mendieras! répondit Springer avec amertume; les aïeux de ta mère, qui régnèrent jadis dans ces contrées, les miens, qui se sont assis sur le trône de Pologne, verront l'héritière de leur nom parcourir, en demandant l'aumône, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des provinces de son empire!—Si tel est le sang d'où je sors, reprit Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que deux couronnes aient été sur le front de mes aïeux, j'espère me montrer digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont laissé; mais la misère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Séids et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours à la charité de ses semblables? tant de grands hommes, précipités du faîte des honneurs, l'ont implorée pour eux-mêmes! plus heureuse qu'eux tous, je ne l'implorerai que pour servir mou père."

La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents, donnaient à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer: il ne se sentit pas le droit d'empêcher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. "O ma Phédora, s'écria-t-il en serrant les mains de son épouse, la laisserons-nous mourir ici, la priverons-nous du bonheur de donner le jour à des enfants qui lui ressemblent? Prends courage, ma bien-aimée; et puisqu'il n'existe nul autre moyen de la rendre à ce monde dont elle sera la gloire, laissons-la partir." Dans ce moment la mère l'emporta sur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora s'éleva contre la plus sainte autorité. "Non, non, je ne la laisserai point partir; en vain mon époux le demande, je saurai lui résister. Quoi! j'exposerais la vie de mon enfant! je laisserais partir mon Elisabeth, pour apprendre un jour qu'elle a péri de froid et de misère dans d'affreux déserts; pour vivre sans elle, pour la pleurer toujours! voilà ce qu'on ose exiger d'une mère! O Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je ne puis te faire, et une douleur dont tu ne me consolerais pas!" En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer, le coeur déchiré de sa peine; s'écria, "Ma fille, si votre mère n'y peut consentir, vous ne partirez pas.—Non, ma mère, si tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des plus touchantes caresses; je l'obéirai toujours. Mais peut-être Dieu obtiendra-t-il de toi ce que tu as refusé à mon père; viens le prier avec moi, ma mère; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire: c'est la lumière qui guide et la force qui soutient: toute vérité vient de là, et toute résignation aussi."