"Comme j'ai aimé toute ma vie à causer, je n'ai pu m'empêcher de dire cette aventure; de sorte qu'un jour il vint ici une belle dame, à laquelle je contai tout ce que j'en savais. Aussitôt, elle me toucha d'une baguette, et je devins poule, sans pouvoir parler davantage: mon affliction fut extrême et mon mari qui était absent dans le moment de cette métamorphose, n'en a jamais mais rien su.
"À son retour, il me chercha partout; enfin il crut que j'étais noyée, ou que les bêtes des forêts m'avaient dévorée. Cette même dame qui m'avait fait tant de mal, passa une seconde fois par ici; elle lui ordonna de vous appeler Fortunée, et lui fit présent d'un jonc d'argent et d'un pot d'œillets; mais comme elle était céans, il arriva vingt-cinq gardes du roi votre père, qui vous cherchaient avec de mauvaises intentions: elle dit quelques paroles, et les fit devenir des choux verts, du nombre desquels est celui que vous jetâtes hier au soir par votre fenêtre. Je ne l'avais point entendu parler jusqu'à présent, je ne pouvais parler moi-même, j'ignore comment la voix nous est revenue.»
La princesse demeura bien surprise des merveilles que la poule venait de lui raconter; elle était encore pleine de bonté, et lui dit:
«Vous me faites grand'pitié, ma pauvre nourrice, d'être devenue poule, je voudrais fort vous rendre votre première figure, si je le pouvais; mais ne désespérons de rien, il me semble que toutes les choses que vous venez de m'apprendre, ne peuvent demeurer dans la même situation. Je vais chercher mes œillets, car je les aime uniquement.»
Bedou était allé au bois, ne pouvant imaginer que Fortunée s'avisât de fouiller dans sa paillasse; elle fut ravie de son éloignement, et se flatta qu'elle ne trouverait aucune résistance, lorsqu'elle vit tout d'un coup une grande quantité de rats prodigieux, armés en guerre: ils se rangèrent par bataillons, ayant derrière eux la fameuse paillasse et les escabelles aux côtés; plusieurs grosses souris formaient le corps de réserve, résolues de combattre comme des amazones.
Fortunée demeura bien surprise; elle n'osait s'approcher, car les rats se jetaient sur elle, la mordaient et la mettaient en sang.
«Quoi! s'écria-t-elle, mon œillet, mon cher œillet, resterez-vous en si mauvaise compagnie?»
Elle s'avisa tout d'un coup, que peut-être cette eau si parfumée qu'elle avait dans un vase d'or, aurait une vertu particulière; elle courut la quérir; elle en jeta quelques gouttes sur le peuple souriquois; en même temps la racaille se sauva chacun dans son trou et la princesse prit promptement ses beaux œillets, qui étaient sur le point de mourir, tant ils avaient besoin d'être arrosés; elle versa dessus toute l'eau qui était dans son vase d'or, et elle les sentait avec beaucoup de plaisir, lorsqu'elle entendit une voix fort douce qui sortait d'entre les branches, et qui lui dit:
«Incomparable Fortunée, voici le jour heureux et tant désiré de vous déclarer mes sentiments; sachez que le pouvoir de votre beauté est tel, qu'il peut rendre sensible jusqu'aux fleurs.»
La princesse, tremblante et surprise d'avoir entendu parler un chou, une poule, un œillet, et d'avoir vu une armée de rats, devint pâle et s'évanouit. Bedou arriva là-dessus: le travail et le soleil lui avaient échauffé la tête; quand il vit que Fortunée était venue chercher ses œillets, et qu'elle les avait trouvés, il la traîna jusqu'à sa porte, et la mit dehors. Elle eut à peine senti la fraîcheur de la terre, qu'elle ouvrit ses beaux yeux; elle aperçut auprès d'elle la reine des Bois, toujours charmante et magnifique.