«Charmante princesse, lui dit-elle, je sais tout ce que la poule vous a raconté: mais ce que vous ne savez point, c'est que les zéphyrs que j'avais chargés de mettre mon fils à votre place, le portèrent dans un parterre de fleurs. Pendant qu'ils allaient chercher votre mère qui était ma sœur, une fée qui n'ignorait rien des choses les plus secrètes, et avec laquelle je suis brouillée depuis longtemps, épia si bien le moment qu'elle avait prévu dès la naissance de mon fils, qu'elle le changea sur-le-champ en œillet, et malgré ma science, je ne pus empêcher ce malheur. Dans le chagrin où j'étais réduite, j'employai tout mon art pour chercher quelque remède, et je n'en trouvai point de plus assuré que d'apporter le prince Œillet dans le lieu où vous étiez nourrie, devinant que lorsque vous auriez arrosé les fleurs de l'eau délicieuse que j'avais dans un vase d'or, il parlerait, il vous aimerait, et qu'à l'avenir rien ne troublerait votre repos; j'avais même le jonc d'argent qu'il fallait que je reçusse de votre main, n'ignorant pas que ce serait la marque à quoi je connaîtrais que l'heure approchait où le charme perdait sa force, malgré les rats et les souris que notre ennemie devait mettre en campagne, pour vous empêcher de toucher aux œillets. Ainsi, ma chère Fortunée, si mon fils vous épouse avec ce jonc, votre félicité sera permanente: voyez à présent si ce prince vous paraît assez aimable pour le recevoir pour époux.
—Madame, répliqua-t-elle en rougissant, vous me comblez de grâces, je connais que vous êtes ma tante; que par votre savoir, les gardes envoyés pour me tuer, ont été métamorphosés en choux, et ma nourrice en poule; qu'en me proposant l'alliance du prince Œillet, c'est le plus grand honneur où je puisse prétendre. Mais, vous dirai-je mon incertitude? Je ne connais point son cœur, et je commence à sentir pour la première fois de ma vie que je ne pourrais être contente s'il ne m'aimait pas.
—N'ayez point d'incertitude là-dessus, belle princesse, lui dit le prince, il y a longtemps que vous avez fait en moi toute l'impression que vous y voulez faire à présent, et si l'usage de la voix m'avait été permis, que n'auriez-vous pas entendu tous les jours des progrès d'une passion qui me consumait? mais je suis un prince malheureux, pour lequel vous ne ressentez que de l'indifférence.»
Il lui dit ensuite ces vers:
Vous me donniez vos tendres soins:
Vous veniez quelquefois admirer sans témoins,
De mes brillantes fleurs la bizarre peinture.
Pour vous je répandais mes parfums les plus doux,
J'affectais à vos yeux une beauté nouvelle;
Et lorsque j'étais loin de vous,
Une sécheresse mortelle
Ne vous prouvait que trop, qu'en secret consumé,
Je languissais toujours dans l'attente cruelle
De l'objet qui m'avait charmé.
À mes douleurs vous étiez favorable,
Et votre belle main,
D'une eau pure arrosait mon sein,
Et quelquefois votre bouche adorable,
Me donnait des baisers, hélas! pleins de douceurs.
Pour mieux jouir de mon bonheur,
Et vous prouver mes feux et ma reconnaissance,
Je souhaitais, en un si doux moment,
Que quelque magique puissance,
Me fît sortir d'un triste enchantement.
Mes vœux sont exaucés, je vous vois, je vous aime;
Je puis vous dire mon tourment:
Mais par malheur pour moi, vous n'êtes plus la même.
Quels vœux ai-je formés! justes dieux, qu'ai-je fait!
La princesse parut fort contente de la galanterie du prince; elle loua beaucoup cet impromptu, et quoiqu'elle ne fût pas accoutumée à entendre des vers, elle en parla en personne de bon goût. La reine, qui ne la souffrait vêtue en bergère qu'avec impatience, la toucha, lui souhaitant les plus riches habits qui se fussent jamais vus; en même temps sa toile blanche se changea en brocart d'argent, brodé d'escarboucles; de sa coiffure élevée, tombait un long voile de gaze mêlé d'or; ses cheveux noirs étaient ornés de mille diamants; et son teint, dont la blancheur éblouissait, prit des couleurs si vives, que le prince pouvait à peine en soutenir l'éclat.