La nuit étant venue, la princesse se coucha: son petit Frétillon était joliment couché au fond du lit, sans remuer ni pieds, ni pattes. Rosette dormait à poings fermés, quand la méchante nourrice, qui ne dormait pas, s'en alla quérir le batelier. Elle le fit entrer dans la chambre de la princesse; puis, sans la réveiller, ils la prirent avec son lit de plume, son matelas, ses draps, ses couvertures. La sœur de lait les aidait de toutes ses forces. Ils jetèrent le tout à la mer; et la princesse dormait de si bon sommeil, qu'elle ne se réveilla point.
Mais ce qu'il y eut d'heureux, c'est que son lit de plume était fait de plumes de phénix, qui sont fort rares, et qui ont cette propriété qu'elles ne vont jamais au fond de l'eau; de sorte qu'elle nageait dans son lit, comme si elle eût été dans un bateau. L'eau pourtant mouillait peu à peu son lit de plume, puis le matelas; et Rosette, sentant de l'eau, eut peur d'avoir fait pipi au dodo, et d'être grondée. Comme elle se tournait d'un côté sur l'autre, Frétillon s'éveilla. Il avait le nez excellent; il sentait les soles et les morues de si près, qu'il se mit à japper, à japper, tant qu'il éveilla tous les autres poissons.
Ils commencèrent à nager: les gros poissons donnaient de la tête contre le lit de la princesse, qui ne tenant à rien, tournait et retournait comme une pirouette. Dame, elle était bien étonnée! «Est-ce que notre bateau danse sur l'eau? disait-elle. Je n'ai jamais été aussi mal à mon aise que cette nuit.» Et toujours Frétillon qui jappait, et qui faisait une vie de désespéré. La méchante nourrice et le batelier l'entendaient de bien loin, et disaient: «Voilà ce petit drôle de chien qui boit avec sa maîtresse à notre santé. Dépêchons-nous d'arriver!»
Car ils étaient tout près de la ville du roi des paons. Il avait envoyé au bord de la mer cent carrosses tirés par toutes sortes de bêtes rares: il y avait des lions, des ours, des cerfs, des loups, des chevaux, des bœufs, des ânes, des aigles, des paons. Le carrosse où la princesse Rosette devait prendre place était traîné par six singes bleus, qui sautaient, qui dansaient sur la corde, qui faisaient mille tours agréables: ils avaient de beaux harnais de velours cramoisi, avec des plaques d'or.
On voyait soixante jeunes demoiselles que le roi avait choisies pour la divertir. Elles étaient habillées de toutes sortes de couleurs, et l'or et l'argent étaient la moindre chose. La nourrice avait pris grand soin de parer sa fille; elle lui mit les diamants de Rosette à la tête et partout, ainsi que sa plus belle robe: mais elle était avec ses ajustements plus laide qu'une guenon, ses cheveux d'un noir gras, les yeux de travers, les jambes tordues, une grosse bosse au milieu du dos, de méchante humeur et maussade, qui grognait toujours.
Quand tous les gens du roi des paons la virent sortir du bateau, ils demeurèrent si surpris, qu'ils ne pouvaient parler.
«Qu'est-ce que cela? dit-elle. Est-ce que vous dormez? Allons, allons, que l'on m'apporte à manger! Vous êtes de bonnes canailles, je vous ferai tous pendre!»
À cette nouvelle, ils se disaient:
«Quelle vilaine bête! Elle est aussi méchante que laide. Voilà notre roi bien marié, je ne m'étonne point; ce n'était pas la peine de la faire venir du bout du monde.»
Elle faisait toujours la maîtresse, et pour moins que rien elle donnait des soufflets et des coups de poing à tout le monde. Comme son équipage était fort grand, elle allait doucement. Elle se carrait comme une reine dans son carrosse. Mais tous les paons qui s'étaient mis sur les arbres pour la saluer en passant, et qui avaient résolu de crier: «Vive la belle reine Rosette!», quand ils l'aperçurent si horrible, ils criaient: «Fi, fi, qu'elle est laide!» Elle enrageait de dépit, et disait à ses gardes: «Tuez ces coquins de paons qui me chantent injures.» Les paons s'envolaient bien vite et se moquaient d'elle.