Le maître mouton dit à la princesse qu'elle était souveraine dans ces lieux, que depuis quelques années il avait eu des sujets sensibles de s'affliger et de répandre des larmes, mais qu'il ne tiendrait qu'à elle de lui faire oublier ses malheurs. La manière dont vous en usez, charmant mouton, lui dit-elle, a quelque chose de si généreux, et tout ce que je vois ici me paraît si extraordinaire, que je ne sais qu'en juger.

Elle avait à peine achevé ces paroles, qu'elle vit paraître devant elle une troupe de nymphes d'une admirable beauté. Elles lui présentèrent des fruits dans des corbeilles d'ambre; mais lorsqu'elle voulut s'approcher d'elles, insensiblement leur corps s'éloigna; elle allongea le bras pour les toucher, elle ne sentit rien, et reconnut que c'était des fantômes. Ha! qu'est ceci? s'écria-t-elle. Avec qui suis-je? Elle se prit à pleurer; et le roi Mouton (car on le nommait ainsi), qui l'avait laissée pour quelques moments, étant revenu auprès d'elle, et voyant couler ses larmes, en demeura si éperdu, qu'il pensa mourir à ses pieds.

Qu'avez-vous, belle princesse? lui dit-il. A-t-on manqué dans ces lieux au respect qui vous est dû? Non, lui dit-elle, je ne me plains point, je vous avoue seulement que je ne suis pas accoutumée à vivre avec les morts et avec les moutons qui parlent. Tout me fait peur ici; et quelque obligation que je vous aie de m'y avoir amenée, je vous en aurai encore davantage de me remettre dans le monde.

Ne vous effrayez point, répliqua le mouton, daignez m'entendre tranquillement, et vous saurez ma déplorable aventure.

Je suis né sur le trône. Une longue suite de rois que j'ai pour aïeux, m'avait assuré la possession du plus beau royaume de l'univers; mes sujets m'aimaient, et j'étais craint et envié de mes voisins, et estimé avec quelque justice. On disait que jamais roi n'avait été plus digne de l'être. Ma personne n'était pas indifférente à ceux qui me voyaient; j'aimais fort la chasse; et m'étant laissé emporter au plaisir de suivre un cerf qui m'éloigna un peu de tous ceux qui m'accompagnaient, je le vis tout d'un coup se précipiter dans un étang; j'y poussai mon cheval avec autant d'imprudence que de témérité; mais en avançant un peu, je sentis, au lieu de la fraîcheur de l'eau, une chaleur extraordinaire; l'étang tarit; et par une ouverture dont il sortait des feux terribles, je tombai au fond d'un précipice où l'on ne voyait que des flammes.

Je me croyais perdu, lorsque j'entendis une voix qui me dit: il ne faut pas moins de feux, ingrat, pour échauffer ton cœur. Hé! qui se plaint ici de ma froideur? m'écriai-je. Une personne infortunée, répliqua la voix, qui t'adore sans espoir. En même temps les feux s'éteignirent; je vis une fée que je connaissais dès ma plus tendre jeunesse, dont l'âge et la laideur m'avaient toujours épouvanté. Elle s'appuyait sur une jeune esclave d'une beauté incomparable; elle avait des chaînes d'or qui marquaient assez sa condition. Quel prodige se passe ici, Ragotte (c'est le nom de la fée)? lui dis-je. Serait-ce bien par vos ordres? Hé, par l'ordre de qui donc? répliqua-t-elle. N'as-tu point connu jusqu'à présent mes sentiments? Faut-il que j'aie la honte de m'en expliquer? Mes yeux, autrefois si sûrs de leurs coups, ont-ils perdu tout leur pouvoir? Considère où je m'abaisse, c'est moi qui te fais l'aveu de ma faiblesse, car encore que tu sois un grand roi, tu es moins qu'une fourmi devant une fée comme moi.

Je suis tout ce qu'il vous plaira, lui dis-je, d'un air et d'un ton impatient; mais enfin, que me demandez-vous? Est-ce ma couronne, mes villes, mes trésors? Ha! malheureux, reprit-elle dédaigneusement, mes marmitons, quand je voudrai, seront plus puissants que toi. Je demande ton cœur; mes yeux te l'ont demandé mille et mille fois; tu ne les as pas entendus, ou pour mieux dire, tu n'as pas voulu les entendre. Si tu étais engagé avec une autre, continua-t-elle, je te laisserais faire des progrès dans tes amours; mais j'ai eu trop d'intérêt à t'éclairer, pour n'avoir pas découvert l'indifférence qui règne dans ton cœur. Eh bien, aime-moi, ajouta-t-elle, en serrant la bouche pour l'avoir plus agréable, et roulant les yeux, je serai ta petite Ragotte, j'ajouterai vingt royaumes à celui que tu possèdes, cent tours pleines d'or, cinq cents pleines d'argent; en un mot, tout ce que tu voudras.

Madame Ragotte, lui dis-je, ce n'est point dans le fond d'un trou où j'ai pensé être rôti, que je veux faire une déclaration à une personne de votre mérite; je vous supplie, par tous les charmes qui vous rendent aimable, de me mettre en liberté, et puis nous verrons ensemble ce que je pourrai pour votre satisfaction. Ha! traître, s'écria-t-elle, si tu m'aimais, tu ne chercherais point le chemin de ton royaume; dans une grotte, dans une renardière, dans les bois, dans les déserts, tu serais content. Ne crois pas que je sois novice; tu songes à t'esquiver, mais je t'avertis qu'il faut que tu restes ici; et la première chose que tu feras, c'est de garder mes moutons: ils ont de l'esprit, et parlent pour le moins aussi bien que toi.

En même temps, elle s'avança dans la plaine où nous sommes, et me montra son troupeau. Je le considérai peu; cette belle esclave qui était auprès d'elle m'avait semblé merveilleuse; mes yeux me trahirent. La cruelle Ragotte y prenant garde, se jeta sur elle, et lui enfonça un poinçon si avant dans l'œil, que cet objet adorable perdit sur-le-champ la vie. À cette funeste vue, je me jetai sur Ragotte, et mettant l'épée à la main, je l'aurais immolée à des mânes si chers, si par son pouvoir elle ne m'eût rendu immobile. Mes efforts étant inutiles, je tombai par terre, et je cherchais les moyens de me tuer pour me délivrer de l'état où j'étais, quand elle me dit avec un sourire ironique: je veux te faire connaître ma puissance; tu es un lion à présent, tu vas devenir un mouton.

Aussitôt elle me toucha de sa baguette, et je me trouvai métamorphosé comme vous voyez. Je ne perdis point l'usage de la parole, ni les sentiments de douleur que je devais à mon état. Tu seras cinq ans mouton, dit-elle, et maître absolu de ces beaux lieux; pendant qu'éloignée de toi, et ne voyant plus ton agréable figure, je ne songerai qu'à la haine que je te dois.