Elle disparut. Et si quelque chose avait pu adoucir ma disgrâce, ç'aurait été son absence. Les moutons parlants, qui sont ici, me reconnurent pour leur roi; ils me racontèrent qu'ils étaient des malheureux qui avaient déplu par plusieurs sujets différents à la vindicative fée, et qu'elle en avait composé un troupeau; que leur pénitence n'était pas aussi longue pour les uns que pour les autres. En effet, ajouta-t-il, de temps en temps ils redeviennent ce qu'ils ont été, et quittent le troupeau. Pour les autres, ce sont des rivales ou des ennemies de Ragotte, qu'elle a tuées pour un siècle ou pour moins, et qui retourneront ensuite dans le monde. La jeune esclave dont je vous ai parlé est de ce nombre; je l'ai vue plusieurs fois de suite avec plaisir, quoiqu'elle ne me parlât point, et qu'en voulant l'approcher, il me fût fâcheux de connaître que ce n'était qu'une ombre; mais ayant remarqué un de mes moutons assidu près de ce petit fantôme, j'ai su que c'était son amant, et que Ragotte, susceptible des tendres impressions, avait voulu le lui ôter.

Cette raison m'éloigna de l'ombre esclave; et depuis trois ans, je n'ai senti aucun penchant pour rien que pour ma liberté.

C'est ce qui m'engage d'aller quelquefois dans la forêt. Je vous y ai vue, belle princesse, continua-t-il, tantôt sur un chariot que vous conduisiez vous-même avec plus d'adresse que le soleil n'en a lorsqu'il conduit les siens, tantôt à la chasse sur un cheval qui semblait indomptable à tout autre qu'à vous; puis courant légèrement dans la plaine avec les princesses de votre cour, vous gagniez le prix comme une autre Atalante. Ah! princesse, si dans tous ces temps où mon cœur vous rendait des vœux secrets, j'avais osé vous parler, que ne vous aurais-je point dit? Mais comment auriez-vous reçu la déclaration d'un malheureux mouton comme moi?

Merveilleuse était si troublée de tout ce qu'elle avait entendu jusqu'alors, qu'elle ne savait presque plus lui répondre; elle lui fit cependant des honnêtetés qui lui laissèrent quelque espérance, et dit qu'elle avait moins de peur des ombres, puisqu'elles devaient revivre un jour. Hélas! continua-t-elle, si ma pauvre Patypata, ma chère Grabugeon et le joli Tintin, qui sont morts pour me sauver, pouvaient avoir un sort semblable, je ne m'ennuierais plus ici.

Malgré la disgrâce du roi Mouton, il ne laissait pas d'avoir des privilèges admirables. Allez, dit-il à son grand écuyer (c'était un mouton de fort bonne mine), allez quérir la mauresse, la guenuche et le doguin, leurs ombres divertiront notre princesse. Un instant après, Merveilleuse les vit, et quoiqu'ils ne l'approchassent pas d'assez près pour en être touchés, leur présence lui fut d'une consolation infinie.

Le roi Mouton avait tout l'esprit et toute la délicatesse qui pouvait former d'agréables conversations. Il aimait si passionnément Merveilleuse qu'elle vint aussi à le considérer, et ensuite à l'aimer. Un joli mouton, bien doux, bien caressant ne laisse pas de plaire, surtout quand on sait qu'il est roi, et que la métamorphose doit finir. Ainsi la princesse passait doucement ses beaux jours, attendant un sort plus heureux. Le galant mouton ne s'occupait que d'elle; il faisait des fêtes, des concerts, des chasses; son troupeau le secondait, jusqu'aux ombres, elles y jouaient leur personnage.

Un soir que les courriers arrivèrent, car il envoyait soigneusement aux nouvelles, et il en savait toujours des meilleures, on vint lui dire que la sœur aînée de la princesse Merveilleuse allait épouser un grand prince, et que rien n'était plus magnifique que tout ce qu'on préparait pour les noces. Ha! s'écria la jeune princesse, que je suis infortunée de ne pas voir tant de belles choses; me voilà sous la terre avec des ombres et des moutons, pendant que ma sœur va paraître parée comme une reine; chacun lui fera sa cour, je serai la seule qui ne prendra point de part à sa joie. De quoi vous plaignez-vous, madame, lui dit le roi des moutons, vous ai-je refusé d'aller à la noce? Partez quand il vous plaira, mais donnez-moi parole de revenir; si vous n'y consentez pas, vous m'allez voir expirer à vos pieds, car l'attachement que j'ai pour vous est trop violent pour que je puisse vous perdre sans mourir.

Merveilleuse attendrie, promit au mouton que rien au monde ne pourrait empêcher son retour. Il lui donna un équipage proportionné à sa naissance; elle s'habilla superbement, et n'oublia rien de tout ce qui pouvait augmenter sa beauté; elle monta dans un char de nacre de perle, traîné par six hippogriffes isabelles nouvellement arrivés des antipodes; il la fit accompagner par un grand nombre d'officiers richement vêtus et admirablement bien faits; il les avait envoyés chercher fort loin pour faire le cortège.

Elle se rendit au palais du roi son père, dans le moment qu'on célébrait le mariage; dès qu'elle entra, elle surprit par l'éclat de sa beauté et par celui de ses pierreries, tous ceux qui la virent; elle n'entendait autour d'elle que des acclamations et des louanges; le roi la regardait avec une attention et un plaisir qui lui fit craindre d'en être reconnue; mais il était si prévenu de sa mort, qu'il n'en eut pas la moindre idée.

Cependant, l'appréhension d'être arrêtée l'empêcha de rester jusqu'à la fin de la cérémonie; elle sortit brusquement, et laissa un petit coffre de corail garni d'émeraudes; on voyait écrit dessus en pointes de diamants, pierreries pour la mariée. On l'ouvrit aussitôt, et que n'y trouva-t-on pas? Le roi qui avait espéré de la rejoindre et qui brûlait de la connaître, fut au désespoir de ne plus la voir; il ordonna absolument que, si jamais elle revenait, on fermât toutes les portes sur elle, et qu'on la retint.