Léandre jeta encore les yeux sur la couleuvre, qui était tachetée de mille couleurs extraordinaires, et qui, le regardant toujours, ne remuait point pour se défendre.

«Puisque tu voulais la tuer, dit-il à son jardinier, et qu'elle est venue se réfugier auprès de moi, je te défends de lui faire aucun mal, je veux la nourrir; et quand elle aura quitté sa belle peau, je la laisserai aller.»

Il retourna chez lui, il la mit dans une grande chambre dont il garda la clef; il lui fit apporter du son, du lait, des fleurs et des herbes pour la nourrir et pour la réjouir: voilà une couleuvre fort heureuse! Il allait quelquefois la voir; dès qu'elle l'apercevait, elle venait au-devant de lui, rampant et faisant toutes les petites mines et les airs gracieux dont une couleuvre est capable. Ce prince en était surpris; mais cependant il n'y faisait pas une grande attention.

Toutes les dames de la cour étaient affligées de son absence; on ne parlait que de lui, on désirait son retour.

«Hélas! disaient-elles, il n'y a plus de plaisirs à la cour depuis que Léandre en est parti; le méchant Furibon en est cause. Faut-il qu'il lui veuille du mal d'être plus aimable et plus aimé que lui? Faut-il que pour lui plaire il se défigure la taille et le visage? Faut-il que pour lui ressembler il se disloque les os, qu'il se fende la bouche jusqu'aux oreilles, qu'il s'apetisse les yeux, qu'il s'arrache le nez? Voilà un petit magot bien injuste! Il n'aura jamais de joie en sa vie, car il ne trouvera personne qui ne soit plus beau que lui.»

Quelque méchants que soient les princes, ils ont toujours des flatteurs, et même les méchants en ont plus que les autres. Furibon avait les siens: son pouvoir sur l'esprit de la reine le faisait craindre. On lui conta ce que les dames disaient; il se mit dans une colère qui allait jusqu'à la fureur. Il entra ainsi dans la chambre de la reine, et lui dit qu'il allait se tuer à ses yeux, si elle ne trouvait le moyen de faire périr Léandre. La reine, qui le haïssait parce qu'il était plus beau que son singe de fils, répliqua qu'il y avait longtemps qu'elle le regardait comme un traître, qu'elle donnerait volontiers les mains à sa mort; qu'il fallait qu'il allât avec ses plus confidents à la chasse, que Léandre y viendrait, et qu'on lui apprendrait bien à se faire aimer de tout le monde.

Furibon fut donc à la chasse; quand Léandre entendit des chiens et des cors dans ses bois, il monta à cheval et vint voir qui c'était. Il demeura fort surpris de la rencontre inopinée du prince; il mit pied à terre et le salua respectueusement; il le reçut mieux qu'il ne l'espérait, et lui dit de le suivre. Aussitôt il se détourna, faisant signe aux assassins de ne pas manquer leur coup. Il s'éloignait fort vite, lorsqu'un lion d'une grandeur prodigieuse sortit du fond de sa caverne, et se lançant sur lui, le jeta par terre. Ceux qui l'accompagnaient prirent la fuite; Léandre resta seul à combattre ce furieux animal. Il fut à lui l'épée à la main, il hasarda d'en être dévoré, et par sa valeur et son adresse il sauva son plus cruel ennemi. Furibon s'était évanoui de peur; Léandre le secourut avec des soins merveilleux. Lorsqu'il fut un peu revenu, il lui présenta son cheval pour monter dessus; tout autre qu'un ingrat aurait ressenti jusqu'au fond du cœur des obligations si vives et si récentes et n'aurait pas manqué de faire et de dire des merveilles. Point du tout, il ne regarda pas seulement Léandre, et il ne se servit de son cheval que pour aller chercher les assassins, auxquels il ordonna de le tuer. Ils environnèrent Léandre, et il aurait été infailliblement tué s'il avait eu moins de courage. Il gagna un arbre, il s'y appuya pour n'être pas attaqué par derrière, il n'épargna aucun de ses ennemis, et combattit en homme désespéré. Furibon, le croyant mort, se hâta de venir pour se donner le plaisir de le voir; mais il eut un autre spectacle que celui auquel il s'attendait, tous ces scélérats rendaient les derniers soupirs. Quand Léandre le vit, il s'avança et lui dit:

«Seigneur, si c'est par votre ordre que l'on m'assassine, je suis fâché de m'être défendu.

—Vous êtes un insolent, répliqua le prince en colère; si jamais vous paraissez devant moi, je vous ferai mourir.»

Léandre ne lui répliqua rien; il se retira fort triste chez lui, et passa la nuit à songer à ce qu'il devait faire, car il n'y avait pas d'apparence de tenir tête au fils du roi. Il résolut de voyager par le monde mais, étant près de partir, il se souvint de la couleuvre; il prit du lait et des fruits qu'il lui porta. En ouvrant la porte, il aperçut une lueur extraordinaire qui brillait dans un des coins de la chambre; il y jeta les yeux, et fut surpris de la présence d'une dame dont l'air noble et majestueux ne laissait pas douter de la grandeur de sa naissance; son habit était de satin amarante, brodé de diamants et de perles. Elle s'avança vers lui d'un air gracieux et lui dit: