Il n'a jamais été un plus beau naturel, un esprit plus vif et plus pénétrant, plus docile et plus soumis; tout ce qu'il disait avait un tour heureux et une grâce particulière: sa personne était toute parfaite.
Le roi ayant choisi ce grand seigneur pour conduire la jeunesse de Furibon, il lui commanda d'être bien obéissant; mais c'était un indocile que l'on fouettait cent fois sans le corriger de rien. Le fils de son gouverneur s'appelait Léandre: tout le monde l'aimait. Les dames le voyaient très favorablement, mais il ne s'attachait à pas une: elles l'appelaient le bel indifférent. Elles lui faisaient la guerre sans le faire changer de manière: il ne quittait presque point Furibon; cette compagnie ne servait qu'à le faire trouver plus hideux. Il ne s'approchait des dames que pour leur dire des duretés: tantôt elles étaient mal habillées, une autre fois elles avaient l'air provincial; il les accusait devant tout le monde d'être fardées. Il ne voulait savoir leurs intrigues que pour en parler à la reine, qui les grondait, et pour les punir, elle les faisait jeûner. Tout cela était cause que l'on haïssait mortellement Furibon; il le voyait bien, et s'en prenait presque toujours au jeune Léandre.
«Vous êtes fort heureux, lui disait-il en le regardant de travers: les dames vous louent et vous applaudissent, elles ne sont pas de même pour moi.
—Seigneur, répliquait-il modestement, le respect qu'elles ont pour vous les empêche de se familiariser.
—Elles font fort bien, disait-il, car je les battrais comme plâtre pour leur apprendre leur devoir.»
Un jour qu'il était arrivé des ambassadeurs de bien loin, le prince, accompagné de Léandre, resta dans une galerie pour les voir passer. Dès que les ambassadeurs aperçurent Léandre, ils s'avancèrent, et vinrent lui faire de profondes révérences, témoignant par des signes leur admiration; puis, regardant Furibon, ils crurent que c'était son nain; ils le prirent par le bras, le firent tourner et retourner en dépit qu'il en eût.
Léandre était au désespoir; il se tuait de leur dire que c'était le fils du roi, ils ne l'entendaient point; par malheur l'interprète était allé les attendre chez le roi. Léandre, connaissant qu'ils ne comprenaient rien à ses signes, s'humiliait encore davantage auprès de Furibon; et les ambassadeurs, aussi bien que ceux de leur suite, croyant que c'était un jeu, riaient à s'en trouver mal, et voulaient lui donner des croquignoles et des nasardes à la mode de leur pays. Ce prince, désespéré, tira sa petite épée, qui n'était pas plus longue qu'un éventail; il aurait fait quelque violence, sans le roi qui venait au-devant des ambassadeurs, et qui demeura bien surpris de cet emportement. Il leur en demanda excuse, car il savait leur langue; ils lui répliquèrent que cela ne tirait point à conséquence, qu'ils avaient bien vu que cet affreux petit nain était de mauvaise humeur. Le roi fut affligé que la méchante mine de son fils et ses extravagances le fissent méconnaître.
Quand Furibon ne les vit plus, il prit Léandre par les cheveux, il lui en arracha deux ou trois poignées: il l'aurait étranglé s'il avait pu; il lui défendit de paraître jamais devant lui. Le père de Léandre, offensé du procédé de Furibon, envoya son fils dans un château qu'il avait à la campagne. Il ne s'y trouva point désœuvré, il aimait la chasse, la pêche et la promenade, il savait peindre, il lisait beaucoup, et jouait de plusieurs instruments. Il s'estima heureux de n'être plus obligé de faire la cour à son fantasque prince, et, malgré la solitude, il ne s'ennuyait pas un moment.
Un jour qu'il s'était promené longtemps dans ses jardins, comme la chaleur augmentait, il entra dans un petit bois dont les arbres étaient si hauts et si touffus qu'il se trouva agréablement à l'ombre. Il commençait à jouer de la flûte pour se divertir, lorsqu'il sentit quelque chose qui faisait plusieurs tours à sa jambe et qui la serrait très fort. Il regarda ce que ce pouvait être, et fut bien surpris de voir une grosse couleuvre; il prit son mouchoir, et l'attrapant par la tête, il allait la tuer; mais elle entortilla encore le reste de son corps autour de son bras, et, le regardant fixement, elle semblait lui demander grâce. Un de ses jardiniers arriva là-dessus il n'eut pas plus tôt aperçu la couleuvre qu'il cria à son maître.
«Seigneur, tenez-la bien, il y a une heure que je la poursuis pour la tuer; c'est la plus fine bête qui soit au monde, elle désole nos parterres.»