«Quand vous l'ôterez, on vous verra.»

Léandre, ravi, enfonça le petit chapeau rouge sur sa tête, et souhaita d'aller dans la forêt cueillir des roses sauvages qu'il y avait remarquées. En même temps son corps devint aussi léger que sa pensée; il se transporta dans la forêt, passant par la fenêtre et voltigeant comme un oiseau; il ne laissa pas de sentir de la crainte lorsqu'il se vit si élevé, et qu'il traversait la rivière; il appréhendait de tomber dedans et que le pouvoir de la fée n'eût pas celui de le garantir. Mais il se trouva heureusement au pied du rosier; il prit trois roses, et revint sur-le-champ dans la chambre où la fée était encore: il les lui présenta, étant ravi que son petit coup d'essai eût si bien réussi. Elle lui dit de garder ces roses; qu'il y en avait une qui lui fournirait tout l'argent dont il aurait besoin; qu'en mettant l'autre sur la gorge de sa maîtresse, il connaîtrait si elle était fidèle, et que la dernière l'empêcherait d'être malade. Puis, sans attendre des remerciements, elle lui souhaita un heureux voyage et disparut.

Il se réjouit infiniment du beau don qu'il venait d'obtenir.

«Aurais-je pu penser, disait-il que, pour avoir sauvé une pauvre couleuvre des mains de mon jardinier, il m'en serait revenu des avantages si rares et si grands? Ô que je vais me réjouir! que je passerai d'agréables moments! que je saurai de choses! Me voilà invisible; je serai informé des aventures les plus secrètes.»

Il songea aussi qu'il se ferait un ragoût sensible de prendre quelque vengeance de Furibon. Il mit promptement ordre à ses affaires, et monta sur le plus beau cheval de son écurie, appelé Gris-de-lin, suivi de quelques-uns de ses domestiques vêtus de sa livrée, pour que le bruit de son retour fût plus tôt répandu.

Il faut savoir que Furibon, qui était un grand menteur, avait dit que sans son courage Léandre l'aurait assassiné à la chasse; qu'il avait tué tous ses gens, et qu'il voulait qu'on en fît justice. Le roi, importuné par la reine, donna ordre qu'on allât l'arrêter de sorte que, lorsqu'il vint d'un air si résolu, Furibon en fut averti. Il était trop timide pour l'aller chercher lui-même; il courut dans la chambre de sa mère, et lui dit que Léandre venait d'arriver, qu'il la priait qu'on l'arrêtât. La reine, diligente pour tout ce que pouvait désirer son magot de fils, ne manqua pas d'aller trouver le roi, et le prince, impatient de savoir ce qui serait résolu, la suivit sans dire mot. Il s'arrêta à la porte, il en approcha l'oreille, et releva ses cheveux pour mieux entendre. Léandre entra dans la grande salle du palais avec le petit chapeau rouge sur sa tête: le voilà devenu invisible. Dès qu'il aperçut Furibon qui écoutait, il prit un clou avec un marteau, il y attacha rudement son oreille.

Furibon se désespère, enrage, frappe comme un fou à la porte, poussant de hauts cris. La reine, à cette voix, courut l'ouvrir; elle acheva d'emporter l'oreille de son fils; il saignait comme si on l'eût égorgé, et faisait une laide grimace. La reine inconsolable le met sur ses genoux, porte la main à son oreille, la baise et l'accommode. Lutin se saisit d'une poignée de verges dont on fouettait les petits chiens du roi, et commença d'en donner plusieurs coups sur les mains de la reine et sur le museau de son fils: elle s'écrie qu'on l'assassine, qu'on l'assomme. Le roi regarde, le monde accourt, l'on n'aperçoit personne; l'on dit tout bas que la reine est folle, et que cela ne lui vient que de douleur de voir l'oreille de Furibon arrachée. Le roi est le premier à le croire, il l'évite quand elle veut l'approcher: cette scène était fort plaisante. Enfin le bon Lutin donne encore mille coups à Furibon, puis il sort de la chambre, passe dans le jardin, et se rend visible. Il va hardiment cueillir les cerises, les abricots, les fraises et les fleurs du parterre de la reine: c'était elle seule qui les arrosait, il y allait de la vie d'y toucher. Les jardiniers, bien surpris, vinrent dire à leurs majestés que le prince Léandre dépouillait les arbres de fruits et le jardin de fleurs.

«Quelle insolence! s'écria la reine. Mon petit Furibon! mon cher poupard, oublie pour un moment ton mal d'oreille, et cours vers ce scélérat; prends nos gardes, nos mousquetaires, nos gendarmes, nos courtisans; mets-toi à leur tête, attrape-le et fais-en une capilotade.»

Furibon, animé par sa mère et suivi de mille hommes bien armés, entre dans le jardin, et voit Léandre sous un arbre qui lui jette une pierre dont il lui casse le bras, et plus de cent oranges au reste de sa troupe. On voulut courir vers Léandre, mais en même temps on ne le vit plus. Il se glissa derrière Furibon qui était déjà bien mal il lui passa une corde dans les jambes, le voilà tombé sur le nez on le relève et on le porte dans son lit bien malade.

Léandre, satisfait de cette vengeance, retourna où ses gens l'attendaient; il leur donna de l'argent et les renvoya dans son château, ne voulant mener personne avec lui qui pût connaître les secrets du petit chapeau rouge et des roses. Il n'avait point déterminé où il voulait aller; il monta sur son beau cheval appelé Gris-de-lin, et le laissa marcher à l'aventure. Il traversa des bois, des plaines, des coteaux et des vallées sans compte et sans nombre; il se reposait de temps en temps, mangeait et dormait, sans rencontrer rien digne de remarque. Enfin il arriva dans une forêt, où il s'arrêta pour se mettre un peu à l'ombre, car il faisait grand chaud.