«Puisque tu contrains ta fille de donner sa main à ce vieux magot, assure-toi qu'avant huit jours tu en seras punie par ta mort.»

Cette femme, effrayée d'entendre une voix et de n'apercevoir personne, et encore plus de la menace qui lui était faite, jeta un grand cri et tomba de son haut. Son mari lui demanda ce qu'elle avait. Elle s'écria qu'elle était morte si le mariage de sa fille s'achevait; qu'elle ne le souffrirait pas pour tous les trésors du monde. Le mari voulut se moquer d'elle, il la traitait de visionnaire; mais Lutin s'en approcha et lui dit:

«Vieil incrédule, si tu ne crois ta femme, il t'en coûtera la vie; romps l'hymen de ta fille et la donne promptement à celui qu'elle aime.»

Ces paroles produisirent un effet admirable; on congédia sur-le-champ le fiancé, on lui dit qu'on ne rompait que par des ordres d'en haut. Il en voulait douter et chicaner, car il était Normand; mais Lutin lui fit un si terrible hou hou dans l'oreille qu'il en pensa devenir sourd; et pour l'achever, il lui marcha si fort sur ses pieds goutteux qu'il les écrasa.

Ainsi on courut chercher l'amant du bois, qui continuait de se désespérer. Lutin l'attendait avec mille impatiences, et il n'y avait que sa jeune maîtresse qui pût en avoir davantage. L'amant et la maîtresse furent sur le point de mourir de joie; le festin qui avait été préparé pour les noces du vieillard servit à celles de ces heureux amants; et Lutin, se délutinant, parut tout d'un coup à la porte de la salle, comme un étranger qui était attiré par le bruit de la fête. Dès que le marié l'aperçut, il courut se jeter à ses pieds, le nommant de tous les noms que sa reconnaissance pouvait lui fournir. Il passa deux jours dans ce château, et s'il avait voulu il les aurait ruinés, car ils lui offrirent tout leur bien; il ne quitta une si bonne compagnie qu'avec regret.

Il continua son voyage, et se rendit dans une grande ville où était une reine qui se faisait un plaisir de grossir sa cour des plus belles personnes de son royaume. Léandre en arrivant se fit faire le plus grand équipage que l'on eût jamais vu; mais aussi il n'avait qu'à secouer sa rose, et l'argent ne manquait point. Il est aisé de juger qu'étant beau, jeune, spirituel, et surtout magnifique, la reine et toutes les princesses le reçurent avec mille témoignages d'estime et de considération.

Cette cour était des plus galantes; n'y point aimer, c'était se donner un ridicule: il voulut suivre la coutume, et pensa qu'il se ferait un jeu de l'amour, et qu'en s'en allant il laisserait sa passion comme son train. Il jeta les yeux sur une des filles d'honneur de la reine, qu'on appelait la belle Blondine. C'était une personne fort accomplie, mais si froide et si sérieuse qu'il ne savait pas trop par où s'y prendre pour lui plaire.

Il lui donnait des fêtes enchantées, le bal et la comédie tous les soirs; il lui faisait venir des raretés des quatre parties du monde, tout cela ne pouvait la toucher; et plus elle lui paraissait indifférente, plus il s'obstinait à lui plaire: ce qui l'engageait davantage, c'est qu'il croyait qu'elle n'avait jamais rien aimé. Pour être plus certain, il lui prit envie d'éprouver sa rose; il la mit en badinant sur la gorge de Blondine: en même temps, de fraîche et d'épanouie qu'elle était, elle devint sèche et fanée. Il n'en fallut pas davantage pour faire connaître à Léandre qu'il avait un rival aimé; il le ressentit vivement, et, pour en être convaincu par ses yeux, il se souhaita le soir dans la chambre de Blondine. Il y vit entrer un musicien de la plus méchante mine qu'il est possible; il lui hurla trois ou quatre couplets qu'il avait faits pour elle, dont les paroles et la musique étaient détestables; mais elle s'en récréait comme de la plus belle chose qu'elle eût entendue de sa vie; il faisait des grimaces de possédé, qu'elle louait, tant elle était folle de lui; et enfin elle permit à ce crasseux de lui baiser la main pour sa peine. Lutin outré se jeta sur l'impertinent musicien, et le poussant rudement contre un balcon, il le jeta dans le jardin, où il se cassa ce qui lui restait de dents.

Si la foudre était tombée sur Blondine, elle n'aurait pas été plus surprise; elle crut que c'était un esprit. Lutin sortit de la chambre sans se laisser voir, et sur-le-champ il retourna chez lui, où il écrivit à Blondine tous les reproches qu'elle méritait. Sans attendre sa réponse il partit, laissant son équipage à ses écuyers et à ses gentilshommes; il récompensa le reste de ses gens. Il prit le fidèle Gris-de-lin et monta dessus, bien résolu de ne plus aimer après un tel tour.

Léandre s'éloigna d'une vitesse extrême. Il fut longtemps chagrin; mais sa raison et l'absence le guérirent. Il se rendit dans une autre ville, où il apprit en arrivant qu'il y avait ce jour-là une grande cérémonie pour une fille qu'on allait mettre parmi les vestales, quoiqu'elle n'y voulût point entrer. Le prince en fut touché; il semblait que son petit chapeau rouge ne lui devait servir que pour réparer les torts publics et pour consoler les affligés. Il courut au temple; la jeune enfant était couronnée de fleurs, vêtue de blanc, couverte de ses cheveux; deux de ses frères la conduisaient par la main, et sa mère la suivait avec une grosse troupe d'hommes et de femmes; la plus ancienne des vestales attendait à la porte du temple. En même temps Lutin cria à tue-tête: