«Je ne sais que comprendre à tout ce qui se passe depuis quelque temps dans ce palais: mes oiseaux y sont pleins d'esprit; il semble que je n'aie qu'à former des souhaits pour être obéie: je vois deux fois le portrait de celui qui t'a sauvé de la main des voleurs; voilà des étoffes, des diamants, des broderies, des dentelles et des raretés infinies. Quelle est donc la fée, quel est donc le démon qui prend soin de me rendre de si agréables services?»
Léandre, l'entendant parler, écrivit ces mots sur ses tablettes et les jeta aux pieds de la princesse:
Non je ne suis démon ni fée,
Je suis un amant malheureux
Qui n'ose paraître à vos yeux:
Plaignez du moins ma destinée
LE PRINCE LUTIN.
Les tablettes étaient si brillantes d'or et de pierreries qu'aussitôt elle les aperçut; elle les ouvrit et lut ce que Lutin avait écrit, avec le dernier étonnement.
«Cet invisible est donc un monstre, disait-elle, puisqu'il n'ose se montrer. Mais, s'il était vrai qu'il eût quelque attachement pour moi, il n'aurait guère de délicatesse de me présenter un portrait si touchant; il faut qu'il ne m'aime point, d'exposer mon cœur à cette épreuve, ou qu'il ait bonne opinion de lui-même, de se croire encore plus aimable.
—J'ai entendu dire, madame, répliqua Abricotine, que les lutins sont composés d'air et de feu; qu'ils n'ont point de corps, et que c'est seulement leur esprit et leur volonté qui agit.
—J'en suis très aise, répliqua la princesse; un tel amant ne peut guère troubler le repos de ma vie.»
Léandre était ravi de l'entendre et de la voir si occupée de son portrait: il se souvint qu'il y avait dans une grotte où elle allait souvent un piédestal sur lequel on devait poser une Diane qui n'était pas encore finie; il s'y plaça avec un habit extraordinaire, couronné de lauriers, et tenant une lyre à la main, dont il jouait mieux qu'Apollon. Il attendait impatiemment que sa princesse s'y rendît, comme elle faisait tous les jours. C'était le lieu où elle venait rêver à l'inconnu. Ce que lui en avait dit Abricotine, joint au plaisir qu'elle avait à regarder le portrait de Léandre, ne lui laissait plus guère de repos. Elle aimait la solitude, et son humeur enjouée avait si fort changé que ses nymphes ne la reconnaissaient plus.
Lorsqu'elle entra dans la grotte, elle fit signe qu'on ne la suivît pas; ses nymphes s'éloignèrent chacune dans des allées séparées. Elle se jeta sur un lit de gazon; elle soupira, elle répandit quelques larmes; elle parla même, mais c'était si bas que Lutin ne put l'entendre: il avait mis le petit chapeau rouge pour qu'elle ne le vît pas d'abord; ensuite il l'ôta, elle l'aperçut avec une surprise extrême; elle s'imagina que c'était une statue, car il affectait de ne point sortir de l'attitude qu'il avait choisie; elle le regardait avec une joie mêlée de crainte. Cette vision si peu attendue l'étonnait; mais au fond le plaisir chassait la peur, et elle s'accoutumait à voir une figure si approchante du naturel, lorsque le prince, accordant sa lyre à sa voix, chanta ces paroles:
Que ce séjour est dangereux!
Le plus indifférent y deviendrait sensible.
En vain j'ai prétendu n'être plus amoureux,
J'en perds ici l'espoir: la chose est impossible!