—Je suis saisie de peur, dit la princesse; il faut que quelque démon l'ait apporté.

—Madame, dit Abricotine, ne serait-ce point l'amour? Si vous le croyez comme moi, j'ose vous donner un conseil: brûlons-le tout à l'heure.

—Quel dommage, dit la princesse en soupirant; il me semble que mon cabinet ne peut être mieux orné que par ce tableau.»

Elle le regardait en disant ces mots. Mais Abricotine s'opiniâtre à soutenir qu'elle devait brûler une chose qui ne pouvait être venue là que pas un pouvoir magique.

«Et ces paroles: Elle est mieux dans mon cœur, dit la princesse, les brûlerons-nous aussi?

—Il ne faut faire grâce à rien, répondit Abricotine, pas même à votre portrait.»

Elle courut sur-le-champ quérir du feu. La princesse s'approcha d'une fenêtre, ne pouvant plus regarder un portrait qui faisait tant d'impression sur son cœur; mais Lutin ne voulant pas souffrir qu'on le brûlât, profita de ce moment pour le prendre et pour se sauver sans qu'elle s'en aperçût. Il était à peine sorti de son cabinet qu'elle se tourna pour voir encore ce portrait enchanteur qui lui plaisait si fort. Quelle fut sa surprise de ne le trouver plus? Elle cherche de tous côtés. Abricotine rentre; elle lui demande si c'est elle qui vient de l'ôter. Elle l'assure que non; et cette dernière aventure achève de les effrayer.

Aussitôt il cacha le portrait et revint sur ses pas; il avait un extrême plaisir d'entendre et de voir si souvent sa belle princesse; il mangeait tous les jours à sa table avec chat bleu qui n'en faisait pas meilleure chère: cependant il manquait beaucoup à la satisfaction de Lutin, puisqu'il n'osait ni parler, ni se faire voir; et il est rare qu'un invisible se fasse aimer.

La princesse avait un goût universel pour les belles choses dans la situation où était son cœur, elle avait besoin d'amusement. Comme elle était un jour avec toutes ses nymphes, elle leur dit qu'elle aurait un grand plaisir de savoir comment les dames étaient vêtues dans les différentes cours de l'univers, afin de s'habiller de la manière la plus galante. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Lutin à courir l'univers: il enfonce son petit chapeau rouge, et se souhaite en Chine; il achète là les plus belles étoffes, et prend un modèle d'habits; il vole à Siam où il en use de même; il parcourt toutes les quatre parties du monde en trois jours: à mesure qu'il était chargé, il venait au palais des Plaisirs tranquilles cacher dans une chambre tout ce qu'il apportait. Quand il eut ainsi rassemblé un nombre de raretés infinies (car l'argent ne lui coûtait rien, et sa rose en fournissait sans cesse), il fut acheter cinq ou six douzaines de poupées qu'il fit habiller à Paris; c'est l'endroit du monde où les modes ont le plus de cours. Il y en avait de toutes les manières, et d'une magnificence sans pareille. Lutin les arrangea dans le cabinet de la princesse.

Lorsqu'elle y entra, l'on n'a jamais été plus agréablement surpris: chacune tenait un présent, soit montres, bracelets, boutons de diamants, colliers; la plus apparente avait une boîte de portrait. La princesse l'ouvrit, et trouva celui de Léandre; l'idée qu'elle conservait du premier lui fit reconnaître le second. Elle fit un grand cri; puis, regardant Abricotine, elle lui dit: