Bienheureuse tranquillité
Qui régnez dans ce lieu champêtre,
Je perds chez vous ma liberté,
Sans oser en parler ni me faire connaître!

Il est aisé de juger de sa surprise: Briscambille fit signe à Perceforêt de venir danser avec lui. Tous les fagotins si renommés n'approchent en rien de l'habileté de ceux-ci. Mais la princesse, inquiète de ne pouvoir deviner d'où venaient ces vers, congédia les baladins plus tôt qu'elle n'aurait fait, quoiqu'ils la divertissent infiniment, et qu'elle eût fait d'abord des éclats de rire à s'en trouver mal. Enfin elle s'abandonna tout entière à ses réflexions, sans quelle pût démêler un mystère si caché.

Léandre, content de l'attention avec laquelle ses vers avaient été lus, et du plaisir que la princesse avait pris à voir les singes, ne songea qu'à prendre un peu de repos, car il en avait un grand besoin; mais il craignait de choisir un appartement occupé par quelqu'une des nymphes de la princesse. Il demeura quelque temps dans la grande galerie du palais, ensuite il descendit. Il trouva une porte ouverte; il entra sans bruit dans un appartement bas, le plus beau et le plus agréable que l'on ait jamais vu: il y avait un lit de gaze or et vert, relevé en festons avec des cordons de perles et des glands de rubis et d'émeraudes. Il faisait déjà assez de jour pour pouvoir admirer l'extraordinaire magnificence de ce meuble. Après avoir bien fermé la porte, il s'endormit; mais le souvenir de sa belle princesse le réveilla plusieurs fois, et il ne put s'empêcher de pousser d'amoureux soupirs vers elle.

Il se leva de si bonne heure qu'il eut le temps de s'impatienter jusqu'au moment qu'il pouvait la voir; et, regardant de tous côtés, il aperçut une toile préparée et des couleurs; il se souvint en même temps de ce que sa princesse avait dit à Abricotine sur son portrait; et, sans perdre un moment (car il peignait mieux que les plus excellents maîtres), il s'assit devant un grand miroir, et fit son portrait; il peignit dans un ovale celui de la princesse, l'ayant si vivement dans son imagination qu'il n'avait pas besoin de la voir pour cette première ébauche; il perfectionna ensuite l'ouvrage sur elle sans qu'elle s'en aperçût. Et, comme c'était l'envie de lui plaire qui le faisait travailler, jamais portrait n'a été mieux fini; il s'était peint un genou en terre, soutenant le portrait de la princesse d'une main, et de l'autre un rouleau où il y avait écrit:

Elle est mieux dans mon cœur.

Lorsqu'elle entra dans son cabinet, elle fut étonnée d'y voir le portrait d'un homme; elle y attacha ses yeux avec une surprise d'autant plus grande qu'elle y reconnut aussi le sien, et que les paroles qui étaient écrites sur le rouleau lui donnaient une ample matière de curiosité et de rêverie: elle était seule dans ce moment, elle ne pouvait que juger d'une aventure si extraordinaire; mais elle se persuadait que c'était Abricotine qui lui avait fait cette galanterie: il ne lui restait qu'à savoir si le portrait de ce cavalier était l'effet de son imagination, ou s'il avait un original; elle se leva brusquement, et courut appeler Abricotine. Lutin était déjà avec le petit chapeau rouge dans le cabinet, fort curieux d'entendre ce qui s'allait passer.

La princesse dit à Abricotine de jeter les yeux sur cette peinture, et de lui en dire son sentiment. Dès qu'elle l'eut regardée, elle s'écria:

«Je vous proteste, madame, que c'est le portrait de ce généreux étranger auquel je dois la vie. Oui, c'est lui, je n'en puis douter; voilà ses traits, sa taille, ses cheveux, et son air.

—Tu feins d'être surprise, dit la princesse en souriant, mais c'est toi qui l'as mis ici.

—Moi, madame! reprit Abricotine, je vous jure que je n'ai vu de ma vie ce tableau; serais-je assez hardie pour vous cacher une chose qui vous intéresse? Et par quel miracle serait-il entre mes mains? Je ne sais point peindre, il n'a jamais entré d'homme dans ces lieux; le voilà cependant peint avec vous.