«Je t'avoue, malgré cela, dit la princesse, que je voudrais que mon portrait tombât entre les mains de cet étranger dont tu ne sais pas le nom.

—Hé! madame, répondit-elle, n'a-t-il pas déjà un désir assez violent de vous voir? Voudriez-vous l'augmenter?

—Oui, s'écria la princesse, un certain mouvement de vanité qui m'avait été inconnu jusqu'à présent m'en fait naître l'envie.»

Lutin écoutait tout sans perdre un mot; il y en avait plusieurs qui lui donnaient de flatteuses espérances, et quelques autres les détruisaient absolument.

Il était tard, la princesse entra dans sa chambre pour se coucher. Lutin aurait bien voulu la suivre à sa toilette; mais, encore qu'il le pût, le respect qu'il avait pour elle l'en empêcha; il lui semblait qu'il ne devait prendre que les libertés qu'elle aurait bien voulu lui accorder; et sa passion était si délicate et si ingénieuse qu'il se tourmentait sur les plus petites choses.

Il entra dans un cabinet proche de la chambre de la princesse, pour avoir au moins le plaisir de l'entendre parler. Elle demandait dans ce moment à Abricotine si elle n'avait rien vu d'extraordinaire dans son petit voyage.

«Madame, lui dit-elle, j'ai passé par une forêt où j'ai vu des animaux qui ressemblaient à des enfants; ils sautent et dansent sur les arbres comme des écureuils; ils sont fort laids, mais leur adresse est sans pareille.

—Ah! que j'en voudrais avoir! dit la princesse; s'ils étaient moins légers, on en pourrait attraper.»

Lutin, qui avait passé par cette forêt, se douta bien que c'étaient des singes. Aussitôt il s'y souhaita; il en prit une douzaine, de gros, de petits, et de plusieurs couleurs différentes; il les mit avec bien de la peine dans un grand sac, puis se souhaita à Paris, où il avait entendu dire que l'on trouvait tout ce qu'on voulait pour de l'argent. Il fut acheter chez Dautel, qui est un curieux, un petit carrosse tout d'or, où il fit atteler six singes verts, avec de petits harnais de maroquin couleur de feu garnis d'or; il alla ensuite chez Brioché, fameux joueur de marionnettes, il y trouva deux singes de mérite: le plus spirituel s'appelait Briscambille, et l'autre Perceforêt, qui étaient très galants et bien élevés: il habilla Briscambille en roi, et le mit dans le carrosse; Perceforêt servait de cocher, les autres singes étaient vêtus en pages; jamais rien n'a été plus gracieux. Il mit le carrosse et les singes bottés dans le même sac; et, comme la princesse n'était pas encore couchée, elle entendit dans sa galerie le bruit du petit carrosse, et ses nymphes vinrent lui conter l'arrivée du roi des Nains. En même temps le carrosse entra dans sa chambre avec le cortège singenois; et les singes de campagne ne laissaient pas de faire des tours de passe-passe, qui valaient bien ceux de Briscambille et de Perceforêt. Pour dire la vérité, Lutin conduisait toute la machine: il tira le magot du petit carrosse d'or, lequel tenait une boîte couverte de diamants, qu'il présenta de fort bonne grâce à la princesse. Elle l'ouvrit promptement, et trouva dedans un billet, où elle lut ces vers:

Que de beautés! que d'agréments!
Palais délicieux, que vous êtes charmant!
Mais vous ne l'êtes pas encore
Autant que celle que j'adore.