«Ho, ho, dit Lutin en lui-même, un gros matou bleu, qui n'a peut-être jamais pris de souris, et qui n'est pas assurément de meilleure maison que moi, a l'honneur de manger avec ma belle princesse! Je voudrais bien savoir s'il l'aime autant que je le fais, et s'il est juste que je n'avale que de la fumée quand il croque de bons morceaux.»

Il ôta tout doucement le chat bleu, il s'assit dans le fauteuil et le mit sur lui. Personne ne voyait Lutin: comment l'aurait-on vu? il avait le petit chapeau rouge. La princesse mettait perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, sur l'assiette d'or de Bluet; perdreaux, cailleteaux, faisandeaux, disparaissaient en un moment; toute la cour disait: «jamais chat bleu n'a mangé d'un plus grand appétit.» Il y avait des ragoûts excellents; Lutin prenait une fourchette, et, tenant la patte du chat, il tâtait aux ragoûts: il la tirait quelquefois un peu trop fort; Bluet n'entendait point raillerie, il miaulait et voulait égratigner comme un chat désespéré; la princesse disait: «Que l'on approche cette tourte ou cette fricassée au pauvre Bluet voyez comme il crie pour en avoir;» Léandre riait tout bas d'une si plaisante aventure, mais il avait grande soif, n'étant point accoutumé à faire de si longs repas sans boire; il attrapa un gros melon avec la patte du chat, qui le désaltéra un peu; et le souper étant presque fini, il courut au buffet et prit deux bouteilles d'un nectar délicieux.

La princesse entra dans son cabinet; elle dit à Abricotine de la suivre et de fermer la porte. Lutin marchait sur ses pas, et se trouva en tiers sans être aperçu. La princesse dit à sa confidente:

«Avoue-moi que tu as exagéré en me faisant le portrait de cet inconnu; il n'est pas, ce me semble, possible qu'il soit si aimable.

—Je vous proteste, madame, répliqua-t-elle, que, si j'ai manqué en quelque chose, c'est à n'en avoir pas dit assez.»

La princesse soupira et se tut pour un moment; puis, reprenant la parole:

«Je te sais bon gré, dit-elle, de lui avoir refusé de l'amener avec toi.

—Mais, madame, répondit Abricotine (qui était une franche finette, et qui pénétrait déjà les pensées de sa maîtresse), quand il serait venu admirer les merveilles de ces beaux lieux, quel mal vous en pouvait-il arriver? Voulez-vous être éternellement inconnue dans un coin du monde, cachée au reste des mortels? De quoi vous sert tant de grandeur, de pompe, de magnificence, si elle n'est vue de personne?

—Tais-toi, tais-toi, petite causeuse, dit la princesse, ne trouble point l'heureux repos dont je jouis depuis six cents ans. Penses-tu que, si je menais une vie inquiète et turbulente, j'eusse vécu un si grand nombre d'années? Il n'y a que les plaisirs innocents et tranquilles qui puissent produire de tels effets. N'avons-nous pas lu dans les plus belles histoires les révolutions des plus grands états, les coups imprévus d'une fortune inconstante, les désordres inouïs de l'amour, les peines de l'absence ou de la jalousie? Qu'est-ce qui produit toutes ces alarmes et toutes ces afflictions? le seul commerce que les humains ont les uns avec les autres. Je suis, grâce aux soins de ma mère, exempte de toutes ces traverses; je ne connais ni les amertumes du cœur, ni les désirs inutiles, ni l'envie, ni l'amour, ni la haine. Ah! vivons, vivons toujours avec la même indifférence!»

Abricotine n'osa répondre; la princesse attendit quelque temps, puis elle lui demanda si elle n'avait rien à dire. Elle répliqua qu'elle pensait qu'il était donc bien inutile d'avoir envoyé son portrait dans plusieurs cours, où il ne servirait qu'à faire des misérables; que chacun aurait envie de l'avoir, et que, n'y pouvant réussir, ils se désespéreraient.