—La curiosité m'a fait entreprendre d'y venir, répliqua-t-elle, je suis demi-fée, mon pouvoir est borné en de certaines choses, et fort étendu en d'autres; si la fée Lionne me reconnaissait dans ses états, elle me tuerait.»

«Comment est-il possible, lui dit la reine, que fée ou demi-fée, un corbeau ait été prêt à vous manger?

—Deux mots vous le feront comprendre, répondit la Grenouille; lorsque j'ai mon petit chaperon de roses sur ma tête, dans lequel consiste ma plus grande vertu, je ne crains rien; mais malheureusement je l'avais laissé dans le marécage, quand ce maudit corbeau est venu fondre sur moi: j'avoue, madame, que sans vous, je ne serais plus; et puisque je vous dois la vie, si je peux quelque chose pour le soulagement de la vôtre, vous pouvez m'ordonner tout ce qu'il vous plaira.

—Hélas! ma chère Grenouille, dit la reine, la mauvaise fée qui me retient captive, veut que je lui fasse un pâté de mouches; il n'y en a point ici; quand il y en aurait, on n'y voit pas assez clair pour les attraper, et je cours grand risque de mourir sous ses coups.

—Laissez-moi faire, dit la Grenouille, avant qu'il soit peu, je vous en fournirai.»

Elle se frotta aussitôt de sucre, et plus de six mille grenouilles de ses amies en firent autant: elle fut ensuite dans un endroit rempli de mouches; la méchante fée en avait là un magasin, exprès pour tourmenter de certains malheureux. Dès qu'elles sentirent le sucre, elles s'y attachèrent, et les officieuses grenouilles revinrent au grand galop où la reine était. Il n'a jamais été une telle capture de mouches, ni un meilleur pâté que celui qu'elle fit à la fée Lionne. Quand elle le lui présenta, elle en fut très surprise, ne comprenant point par quelle adresse elle avait pu les attraper.

La reine qui était exposée à toutes les intempéries de l'air, qui était empoisonné, coupa quelques cyprès pour commencer à bâtir sa maisonnette. La Grenouille vint lui offrir généreusement ses services, et se mettant à la tête de toutes celles qui avaient été quérir les mouches, elles aidèrent à la reine à élever un petit bâtiment, le plus joli du monde; mais elle y fut à peine couchée, que les monstres du lac, jaloux de son repos, vinrent la tourmenter par le plus horrible charivari que l'on eût entendu jusqu'alors. Elle se leva toute effrayée, et s'enfuit; c'est ce que les monstres demandaient. Un dragon, jadis tyran d'un des plus beaux royaumes de l'univers, en prit possession.

La pauvre reine affligée voulut s'en plaindre; mais vraiment on se moqua bien d'elle, les monstres la huèrent, et la fée Lionne lui dit, que si à l'avenir elle l'étourdissait de ses lamentations, elle la rouerait de coups. Il fallut se taire et recourir à la Grenouille, qui était bien la meilleure personne du monde. Elles pleurèrent ensemble; car aussitôt qu'elle avait son chaperon de roses, elle était capable de rire et de pleurer tout comme une autre.

«J'ai, dit-elle, une si grande amitié pour vous, que je veux recommencer votre bâtiment, quand tous les monstres du lac devraient s'en désespérer.»

Elle coupa sur-le-champ du bois; et le petit palais rustique de la reine se trouva fait en si peu de temps, qu'elle s'y retira la même nuit.