—N'importe, dit l'impitoyable Lionne, je veux ce que je veux.»
La reine ne répliqua rien: elle pensa qu'en dépit de la cruelle fée, elle n'avait qu'une vie à perdre, et en l'état où elle était que pouvait-elle craindre? Au lieu donc d'aller chercher des mouches, elle s'assit sous un if, et commença ses tristes plaintes:
«Quelle sera votre douleur, mon cher époux, disait-elle, lorsque vous viendrez me chercher, et que vous ne me trouverez plus! vous me croirez morte ou infidèle, et j'aime encore mieux que vous pleuriez la perte de ma vie, que celle de ma tendresse; l'on retrouvera peut-être dans la forêt mon chariot en pièces, et tous les ornements que j'avais pris pour vous plaire; à cette vue, vous ne douterez plus de ma mort; et que sais-je si vous n'accorderez point à une autre la part que vous m'aviez donnée dans votre cœur? Mais au moins je ne le saurai pas, puisque je ne dois plus retourner dans le monde.»
Elle aurait continué longtemps à s'entretenir de cette manière, si elle n'avait pas entendu au-dessus de sa tête le triste croassement d'un corbeau. Elle leva les yeux, et à la faveur du peu de lumière qui éclairait le rivage, elle vit en effet un gros corbeau qui tenait une grenouille, bien intentionné de la croquer.
«Encore que rien ne se présente ici pour me soulager, dit-elle, je ne veux pas négliger de sauver une pauvre grenouille, qui est aussi affligée en son espèce, que je le suis dans la mienne.»
Elle se servit du premier bâton qu'elle trouva sous sa main, et fit quitter prise au corbeau. La grenouille tomba, resta quelque temps étourdie, et reprenant ensuite ses esprits grenouilliques:
«Belle reine, lui dit-elle, vous êtes la seule personne bienfaisante que j'aie vue en ces lieux, depuis que la curiosité m'y a conduite.
—Par quelle merveille parlez-vous, petite Grenouille, répondit la reine, et qui sont les personnes que vous voyez ici? car je n'en ai encore aperçu aucune.
—Tous les monstres dont ce lac est couvert, reprit Grenouillette, ont été dans le monde; les uns sur le trône, les autres dans la confidence de leurs souverains, il y a même des maîtresses de quelques rois, qui ont coûté bien du sang à l'état: ce sont elle que vous voyez métamorphosées en sangsues: le destin les envoie ici pour quelque temps, sans qu'aucun de ceux qui y viennent retourne meilleur et se corrige.
—Je comprends bien, dit la reine, que plusieurs méchants ensemble n'aident pas à s'amender; mais à votre égard, ma commère la Grenouille, que faites-vous ici?