«Si vous vouliez, madame Lionne, me ramener dans mon château, et prescrire au roi ce qu'il vous donnera pour ma rançon, il m'aime si chèrement, qu'il ne refuserait pas même la moitié de son royaume?
—Non, lui répondit-elle, je suis suffisamment riche, il m'ennuyait depuis quelque temps d'être seule, tu as de l'esprit, peut-être que tu me divertiras.»
En achevant ces paroles, elle prit la figure d'une lionne, et chargeant la reine sur son dos, elle l'emporta au fond de sa terrible grotte. Dès qu'elle y fut, elle la guérît avec une liqueur dont elle la frotta.
Quelle surprise et quelle douleur pour la reine, de se voir dans cet affreux séjour! l'on y descendait par dix mille marches, qui conduisaient jusqu'au centre de la terre; il n'y avait point d'autre lumière que celle de plusieurs grosses lampes qui réfléchissaient sur un lac de vif-argent. Il était couvert de monstres, dont les différentes figures auraient épouvanté une reine moins timide; les hiboux et les chouettes, quelques corbeaux et d'autres oiseaux de sinistre augure s'y faisaient entendre; l'on apercevait dans un lointain une montagne d'où coulaient des eaux presque dormantes; ce sont toutes les larmes que les amants malheureux ont jamais versées, dont les tristes amours ont fait des réservoirs. Les arbres étaient toujours dépouillés de feuilles et de fruits, la terre couverte de soucis, de ronces et d'orties. La nourriture convenait au climat d'un pays si maudit; quelques racines sèches, des marrons d'Inde et des pommes d'églantier, c'est tout ce qui s'offrait pour soulager la faim des infortunés qui tombaient entre les mains de la fée Lionne.
Sitôt que la reine se trouva en état de travailler, la fée lui dit qu'elle pouvait se faire une cabane, parce qu'elle resterait toute sa vie avec elle. À ces mots cette princesse n'eut pas la force de retenir ses larmes:
«Hé! que vous ai-je fait, s'écria-t-elle, pour me garder ici? Si la fin de ma vie, que je sens approcher, vous cause quelque plaisir, donnez-moi la mort, c'est tout ce que j'ose espérer de votre pitié; mais ne me condamnez point à passer une longue et déplorable vie sans mon époux.»
La Lionne se moqua de sa douleur, et lui dit qu'elle lui conseillait d'essuyer ses pleurs, et d'essayer à lui plaire; que si elle prenait une autre conduite, elle serait là plus malheureuse personne du monde.
«Que faut-il donc faire, répliqua la reine, pour toucher votre cœur?
—J'aime, lui dit-elle, les pâtés de mouches: je veux que vous trouviez le moyen d'en avoir assez pour m'en faire un très grand et très excellent.
—Mais, lui dit la reine, je n'en vois point ici; quand il y en aurait, il ne fait pas assez clair pour les attraper, et quand je les attraperais, je n'ai jamais fait de pâtisserie: de sorte que vous me donnez des ordres que je ne puis exécuter.