«Quelle comparaison du séjour où je suis, à celui où j'ai été toute ma vie! si j'y reste encore longtemps, il faut que je meure: à qui parler dans ces lieux solitaires? avec qui puis-je soulager mes inquiétudes, et qu'ai-je fait au roi pour m'avoir exilée? Il semble qu'il veuille me faire ressentir toute l'amertume de son absence, lorsqu'il me relègue dans un château si désagréable.»
C'est ainsi qu'elle se plaignait; et quoiqu'il lui écrivît tous les jours, et qu'il lui donnât de fort bonnes nouvelles du siège, elle s'affligeait de plus en plus, et prit la résolution de s'en retourner auprès du roi; mais comme les officiers qu'il lui avait donnés, avaient ordre de ne la ramener que lorsqu'il lui enverrait un courrier exprès, elle ne témoigna point ce qu'elle méditait, et se fit faire un petit char, où il n'y avait place que pour elle, disant qu'elle voulait aller quelquefois à la chasse. Elle conduisait elle-même les chevaux, et suivait les chiens de si près que les veneurs allaient moins vite qu'elle: par ce moyen elle se rendait maîtresse de son char, et de s'en aller quand elle voudrait. Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'elle ne savait point les routes de la forêt; mais elle se flatta que les dieux la conduiraient à bon port; et après leur avoir fait quelques petits sacrifices, elle dit qu'elle voulait qu'on fît une grande chasse, et que tout le monde y vînt, qu'elle monterait dans son char, que chacun irait par différentes routes, pour ne laisser aucune retraite aux bêtes sauvages. Ainsi l'on se partagea: la jeune reine, qui croyait revoir bientôt son époux, avait pris un habit très avantageux; sa capeline était couverte de plumes de différentes couleurs, sa veste toute garnie de pierreries et sa beauté, qui n'avait rien de commun, la faisait paraître une seconde Diane.
Dans le temps qu'on était le plus occupé du plaisir de la chasse, elle lâcha la bride à ses chevaux, et les anima de la voix et de quelques coups de fouet. Après avoir marché assez vite, ils prirent le galop, et ensuite le mors aux dents, le chariot semblait traîné par les vents, les yeux auraient eu peine à le suivre; la pauvre reine se repentit, mais trop tard, de sa témérité:
«Qu'ai-je prétendu, disait-elle, me pouvait-il convenir de conduire toute seule des chevaux si fiers et si peu dociles? Hélas! que va-t-il m'arriver? ah! si le roi me croyait exposée au péril où je suis, que deviendrait-il, lui qui m'aime si chèrement, et qui ne m'a éloignée de sa ville capitale, que pour me mettre en plus grande sûreté; voilà comme j'ai répondu à ses tendres soins, et ce cher enfant que je porte dans mon sein, va être aussi bien que moi la victime de mon imprudence.»
L'air retentissait de ses douloureuses plaintes; elle invoquait les dieux, elle appelait les fées à son secours, et les dieux et les fées l'avaient abandonnée: le chariot fut renversé, elle n'eut pas la force de se jeter assez promptement à terre, son pied demeura pris entre la roue et l'essieu; il est aisé de croire qu'il ne fallait pas moins qu'un miracle pour la sauver, après un si terrible accident.
Elle resta enfin étendue sur la terre, au pied d'un arbre; elle n'avait ni pouls ni voix, son visage était tout couvert de sang; elle était demeurée longtemps en cet état; lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle vit auprès d'elle une femme d'une grandeur gigantesque, couverte seulement de la peau d'un lion; ses bras et ses jambes étaient nus, ses cheveux noués ensemble avec une peau sèche de serpent, dont la tête pendait sur ses épaules, une massue de pierre à la main, qui lui servait de canne pour s'appuyer, et un carquois plein de flèches au côté. Une figure si extraordinaire persuada la reine qu'elle était morte; car elle ne croyait pas qu'après de si grands accidents elle dût vivre encore, et parlant tout bas:
«Je ne suis point surprise, dit-elle, qu'on ait tant de peine à se résoudre à la mort, ce qu'on voit dans l'autre monde est bien affreux.»
La géante qui l'écoutait, ne put s'empêcher de rire de l'opinion où elle était d'être morte:
«Reprends tes esprits, lui dit-elle, sache que tu es encore au nombre des vivants: mais ton sort n'en sera guère moins triste. Je suis la fée Lionne, qui demeure proche d'ici; il faut que tu viennes passer ta vie avec moi.»
La reine la regarda tristement, et lui dit: