Il n'en put dire davantage: les soupirs coupèrent le fil de sa voix; la reine et la princesse épouvantées, lui demandèrent ce qu'il avait; enfin il leur dit qu'il venait d'arriver un géant d'une grandeur démesurée, qui se disait ambassadeur du dragon du lac, lequel, suivant la promesse qu'il avait exigée du roi pour lui aider à combattre et à vaincre les monstres, venait demander la princesse Moufette, afin de la manger en pâté; qu'il s'était engagé par des serments épouvantables de lui donner tout ce qu'il voudrait; et en ce temps-là, on ne savait pas manquer à sa parole.

La reine, entendant ces tristes nouvelles, poussa des cris affreux, elle serra la princesse entre ses bras:

«L'on m'arracherait plutôt la vie, dit-elle, que de me résoudre à livrer ma fille à ce monstre; qu'il prenne notre royaume et tout ce que nous possédons. Père dénaturé, pourriez-vous donner les mains à une si grande barbarie? Quoi! mon enfant serait mis en pâte! Ha! je n'en peux soutenir la pensée: envoyez-moi ce barbare ambassadeur; peut-être que mon affliction le touchera.»

Le roi ne répliqua rien: il fut parler au géant, et l'amena ensuite à la reine, qui se jeta à ses pieds, elle et sa fille le conjurant d'avoir pitié d'elles, et de persuader au dragon de prendre tout ce qu'elles avaient, et de sauver la vie à Moufette; mais il leur répondit que cela ne dépendait point du tout de lui, et que le dragon était trop opiniâtre et trop friand; que lorsqu'il avait en tête de manger quelque bon morceau, tous les dieux ensemble ne lui en ôteraient pas l'envie; qu'il leur conseillait en ami, de faire la chose de bonne grâce, parce qu'il en pourrait encore arriver de plus grands malheurs. À ces mots la reine s'évanouit, et la princesse en aurait fait autant, s'il n'eût fallu qu'elle secourût sa mère.

Ces tristes nouvelles furent à peine répandues dans le palais, que toute la ville le sut, et l'on n'entendait que des pleurs et des gémissements, car Moufette était adorée. Le roi ne pouvait se résoudre à la donner au géant; et le géant, qui avait déjà attendu plusieurs jours, commençait à se lasser, et menaçait d'une manière terrible. Cependant le roi et la reine disaient:

«Que peut-il nous arriver de pis? Quand le dragon du lac viendrait nous dévorer nous ne serions pas plus affligés; si l'on met notre Moufette en pâte, nous sommes perdus.»

Là-dessus le géant leur dit qu'il avait reçu des nouvelles de son maître, et que si la princesse voulait épouser un neveu qu'il avait, il consentait à la laisser vivre; qu'au reste, ce neveu était beau et bien fait, qu'il était prince, et qu'elle pourrait vivre fort contente avec lui.

Cette proposition adoucit un peu la douleur de leurs majestés; la reine parla à la princesse, mais elle la trouva beaucoup plus éloignée de ce mariage que de la mort:

«Je ne suis point capable, lui dit-elle, madame, de conserver ma vie par une infidélité, vous m'avez promise au prince Moufy, je ne serai jamais à d'autre: laissez-moi mourir: la fin de ma vie assurera le repos de la vôtre.»

Le roi survint: il dit à sa fille tout ce que la plus forte tendresse peut faire imaginer: elle demeura ferme dans ses sentiments; et pour conclusion, il fut résolu de la conduire sur le haut d'une montagne où le dragon du lac la devait venir prendre.