«Ah! cher dragon de mon âme, s'écria le roi, je vous jure, et à toute votre dragonienne espèce, que je vous donnerai à manger tout votre saoul, et que je resterai à jamais votre petit serviteur.
—Ne vous engagez pas, répliqua le dragon, si vous n'avez envie de me tenir parole; car il arriverait des malheurs si grands, que vous vous en souviendriez le reste de votre vie.»
Le roi redoubla ses protestations; il mourait d'impatience de délivrer sa chère reine; il monta sur le dos du dragon, comme il aurait fait sur le plus beau cheval du monde: en même temps les monstres vinrent au-devant de lui pour l'arrêter au passage, ils se battent, l'on n'entend que le sifflement aigu des serpents, l'on ne voit que du feu, le soufre et le salpêtre tombent pêle-mêle: enfin le roi arrive au château; les efforts s'y renouvellent; chauves-souris, hiboux, corbeaux, tout lui en défend l'entrée; mais le dragon avec ses griffes, ses dents et sa queue, mettait en pièces les plus hardis. La reine de son côté qui voyait cette grande bataille, casse ses murs à coup de pieds, et des morceaux, elle en fait des armes pour aider à son cher époux; ils furent enfin victorieux, ils se joignirent, et l'enchantement s'acheva par un coup de tonnerre qui tomba dans le lac, et qui le tarit.
L'officieux dragon était disparu comme tous les autres; et sans que le roi pût deviner par quel moyen il avait été transporté dans sa ville capitale, il s'y trouva avec la reine et Moufette, assis dans un salon magnifique, vis-à-vis d'une table délicieusement servie. Il n'a jamais été un étonnement pareil au leur, ni une plus grande joie. Tous leurs sujets accoururent pour voir leur souveraine et la jeune princesse, qui, par une suite de prodiges, était si superbement vêtue, qu'on avait peine à soutenir l'éclat de ses pierreries.
Il est aisé d'imaginer que tous les plaisirs occupèrent cette belle cour: l'on y faisait des mascarades, des courses de bagues, des tournois, qui attiraient les plus grands princes du monde; et les beaux yeux de Moufette les arrêtaient tous. Entre ceux qui parurent les mieux faits et les plus adroits, le prince Moufy emporta partout l'avantage; l'on n'entendait que des applaudissements; chacun l'admirait, et la jeune Moufette, qui avait été jusqu'alors avec les serpents et les dragons du lac, ne put s'empêcher de rendre justice au mérite de Moufy; il ne se passait aucun jour, sans qu'il fît des galanteries nouvelles pour lui plaire, car il l'aimait passionnément; et s'étant mis sur les rangs pour établir ses prétentions, il fit connaître au roi et à la reine que sa principauté était d'une beauté et d'une étendue qui méritait bien une attention particulière.
Le roi lui dit que Moufette était maîtresse de se choisir un mari, et qu'il ne la voulait contraindre en rien, qu'il travaillât à lui plaire, que c'était l'unique moyen d'être heureux. Le prince fut ravi de cette réponse, il avait connu en plusieurs rencontres qu'il ne lui était pas indifférent; et s'en étant enfin expliqué avec elle, elle lui dit que s'il n'était pas son époux, elle n'en aurait jamais d'autre. Moufy, transporté de joie, se jeta à ses pieds, et la conjura dans les termes les plus tendres, de se souvenir de la parole qu'elle lui donnait.
Il courut aussitôt dans l'appartement du roi et de la reine; il leur rendit compte des progrès que son amour avait fait sur Moufette, et les supplia de ne plus différer son bonheur. Ils y consentirent avec plaisir. Le prince Moufy avait de si grandes qualités, qu'il semblait être seul digne de posséder la merveilleuse Moufette. Le roi voulut bien les fiancer avant qu'il retournât à Moufy, où il était obligé d'aller donner des ordres pour son mariage; mais il ne serait plutôt jamais parti, que de s'en aller sans des assurances certaines d'être heureux à son retour. La princesse Moufette ne put lui dire adieu sans répandre beaucoup de larmes; elle avait je ne sais quels pressentiments qui l'affligeaient; et la reine voyant le prince accablé de douleur, lui donna le portrait de sa fille, le priant, pour l'amour d'eux tous, que l'entrée qu'il allait ordonner ne fût plutôt pas si magnifique, et qu'il tardât moins à revenir. Il lui dit:
«Madame, je n'ai jamais tant pris de plaisir à vous obéir, que j'en aurai dans cette occasion; mon cœur y est trop intéressé pour que je néglige ce qui peut me rendre heureux.»
Il partit en poste; et la princesse Moufette en attendant son retour, s'occupait de la musique et des instruments qu'elle avait appris à toucher depuis quelques mois, et dont elle s'acquittait merveilleusement bien. Un jour qu'elle était dans la chambre de la reine, le roi y entra, le visage tout couvert de larmes, et prenant sa fille entre ses bras:
«Ô! mon enfant, s'écria-t-il. Ô! père infortuné! Ô! malheureux roi!»