Le roi étant conseillé par sa fidèle bague, fut d'abord à la caverne de la fée; elle l'attendait sous sa figure de Lionne. Dès qu'il parut, elle se jeta sur lui: il mit l'épée à la main avec une valeur qu'elle n'avait pas prévue; et comme elle allongeait sa patte pour le terrasser, il la lui coupa à la jointure, c'était justement au coude. Elle poussa un grand cri, et tomba; il s'approcha d'elle, il lui mit le pied sur la gorge, il lui jura par sa foi qu'il l'allait tuer; et malgré son invulnérable furie, elle ne laissa pas d'avoir peur.
«Que me veux-tu, lui dit-elle, que me demandes-tu?
—Je veux te punir, répliqua-t-il fièrement, d'avoir enlevé ma femme; et je veux t'obliger à me la rendre, ou je t'étranglerai tout à l'heure.
—Jette les yeux sur ce lac, dit-elle, vois si elle est en mon pouvoir.»
Le roi regarda du côté qu'elle lui montrait, il vit la reine et sa fille dans le château de cristal, qui voguait sans rames et sans gouvernail comme une galère sur le vif-argent.
Il pensa mourir de joie et de douleur: il les appela de toute sa force, et il en fut entendu; mais où les joindre? Pendant qu'il en cherchait le moyen, la fée Lionne disparut.
Il courait le long des bords du lac: quand il était d'un côté prêt à joindre le palais transparent, il s'éloignait d'une vitesse épouvantable; et ses espérances étaient toujours ainsi déçues. La reine qui craignait qu'à la fin il ne se lassât, lui criait de ne point perdre courage, que la fée Lionne voulait le fatiguer; mais qu'un véritable amour ne peut être rebuté par aucunes difficultés. Là-dessus, elle et Moufette lui tendaient les mains, prenaient des manières suppliantes. À cette vue, le roi se sentait pénétré de nouveaux traits; il élevait la voix; il jurait par le Styx et l'Achéron, de passer plutôt le reste de sa vie dans ces tristes lieux, que d'en partir sans elles.
Il fallait qu'il fût doué d'une grande persévérance: il passait aussi mal son temps que roi du monde; la terre, pleine de ronces et couverte d'épines, lui servait de lit; il ne mangeait que des fruits sauvages, plus amers que du fiel, et il avait sans cesse des combats à soutenir contre les monstres du lac. Un mari qui tient cette conduite pour ravoir sa femme, est assurément du temps des fées, et son procédé marque assez l'époque de mon conte.
Trois années s'écoulèrent sans que le roi eût lieu de se promettre aucuns avantages; il était presque désespéré; il prit cent fois la résolution de se jeter dans le lac; et il l'aurait fait, s'il avait pu envisager ce dernier coup comme un remède aux peines de la reine et de la princesse. Il courait à son ordinaire, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, lorsqu'un dragon affreux l'appela, et lui dit:
«Si vous voulez me jurer par votre couronne et par votre sceptre, par votre manteau royal, par votre femme et votre fille, de me donner un certain morceau à manger, dont je suis friand, et que je vous demanderai lorsque j'en aurai envie, je vais vous prendre sur mes ailes, et malgré tous les monstres qui couvrent ce lac, et qui gardent ce château de cristal, je vous promets que nous retirerons la reine et la princesse Moufette.»