Le roi ordonna au page vert de conduire le cheval de la reine. Percinet jeta les yeux sur la princesse, et elle sur lui, sans dire un pauvre mot: il obéit, et toute la cour se mit en marche; les tambours et les trompettes faisaient un bruit désespéré. Grognon était ravie: avec son nez plat et sa bouche de travers, elle ne se serait pas changée pour Gracieuse.
Mais dans le temps que l'on y pensait le moins, voilà le beau cheval qui se met à sauter, à ruer et à courir si vite que personne ne pouvait l'arrêter. Il emporta Grognon. Elle se tenait à la selle et aux crins; elle criait de toute sa force; enfin elle tomba le pied pris dans l'étrier. Il la traîna bien loin sur des pierres, sur des épines et dans la boue, où elle resta presque ensevelie. Comme chacun la suivait, on l'eut bientôt jointe. Elle était tout écorchée, sa tête cassée en quatre ou cinq endroits, un bras rompu. Il n'a jamais été une mariée en plus mauvais état.
Le roi paraissait au désespoir. On la ramassa comme un verre brisé en pièces; son bonnet était d'un côté, ses souliers de l'autre. On la porta dans la ville, on la coucha, et l'on fit venir les meilleurs chirurgiens. Toute malade qu'elle était, elle ne laissait pas de tempêter.
—Voilà un tour de Gracieuse, disait-elle; je suis certaine qu'elle n'a pris ce beau et méchant cheval que pour m'en faire envie, et qu'il me tuât. Si le roi ne m'en fait pas raison je retournerai dans mon riche château, et je ne le verrai de mes jours.
L'on fut dire au roi la colère de Grognon. Comme sa passion dominante était l'intérêt, la seule idée de perdre les mille tonneaux d'or et de diamants le fit frémir, et l'aurait porté à tout. Il accourut auprès de la crasseuse malade; il se mit à ses pieds, et lui jura qu'elle n'avait qu'à prescrire une punition proportionnée à la faute de Gracieuse, et qu'il l'abandonnait à son ressentiment. Elle lui dit que cela suffisait, qu'elle l'allait envoyer quérir.
En effet, on vint dire à la princesse que Grognon la demandait. Elle devint pâle et tremblante, se doutant bien que ce n'était pas pour la caresser. Elle regarda de tous côtés si Percinet ne paraissait point; elle ne le vit pas, et elle s'achemina bien triste vers l'appartement de Grognon. À peine y fut-elle entrée qu'on ferma les portes; puis quatre femmes, qui ressemblaient à quatre furies, se jetèrent sur elle par l'ordre de leur maîtresse, lui arrachèrent ses beaux habits, et déchirèrent sa chemise. Quand ses épaules furent découvertes, ces cruelles mégères ne pouvaient soutenir l'éclat de leur blancheur; elles fermaient les yeux comme si elles eussent regardé longtemps de la neige.
—Allons, allons, courage, criait l'impitoyable Grognon du fond de son lit; qu'on me l'écorche, et qu'il ne lui reste pas un petit morceau de cette peau blanche qu'elle croit si belle.
En toute autre détresse, Gracieuse aurait souhaité le beau Percinet; mais se voyant presque nue, elle était trop modeste pour vouloir que ce prince en fût témoin, et elle se préparait à tout souffrir comme un pauvre mouton. Les quatre furies tenaient chacune une poignée de verges épouvantables; elles avaient encore de gros balais pour en prendre de nouvelles, de sorte qu'elles l'assommaient sans quartier; et à chaque coup la Grognon disait:
—Plus fort, plus fort, vous l'épargnez.
Il n'y a personne qui ne croie, après cela, que la princesse était écorchée depuis la tête jusqu'aux pieds: l'on se trompe toutefois, car le galant Percinet avait fasciné les yeux de ces femmes: elles pensaient avoir des verges à la main, c'étaient des plumes de mille couleurs; et dès qu'elles commencèrent, Gracieuse les vit et cessa d'avoir peur, disant tout bas: