—Ah! Percinet, vous m'êtes venu secourir bien généreusement! Qu'aurais-je fait sans vous?

Les fouetteuses se lassèrent tant qu'elles ne pouvaient plus remuer les bras; elles la tamponnèrent dans ses habits, et la mirent dehors avec mille injures.

Elle revint dans sa chambre, feignant d'être bien malade; elle se mit au lit, et commanda qu'il ne restât auprès d'elle que sa nourrice, à qui elle conta toute son aventure. À force de conter elle s'endormit: la nourrice s'en alla; et en se réveillant elle vit dans un petit coin le page vert, qui n'osait par respect s'approcher. Elle lui dit qu'elle n'oublierait de sa vie les obligations qu'elle lui avait; qu'elle le conjurait de ne la pas abandonner à la fureur de son ennemie, et de vouloir se retirer, parce qu'on lui avait toujours dit qu'il ne fallait pas demeurer seule avec les garçons. Il répliqua qu'elle pouvait remarquer avec quel respect il en usait; qu'il était bien juste, puisqu'elle était sa maîtresse, qu'il lui obéît en toutes choses, même aux dépens de sa propre satisfaction. Là-dessus il la quitta, après lui avoir conseillé de feindre d'être malade du mauvais traitement qu'elle avait reçu.

Grognon fut si aise de savoir Gracieuse en cet état, qu'elle en guérit la moitié plus tôt qu'elle n'aurait fait; et les noces s'achevèrent avec une grande magnificence. Mais comme le roi savait que par-dessus toutes choses Grognon aimait à être vantée pour belle, il fit faire son portrait, et ordonna un tournoi, où six des plus adroits chevaliers de la cour devaient soutenir, envers et contre tous, que la reine Grognon était la plus belle princesse de l'univers. Il vint beaucoup de chevaliers et d'étrangers pour soutenir le contraire. Cette magote était présente à tout, placée sur un grand balcon tout couvert de brocart d'or, et elle avait le plaisir de voir que l'adresse de ses chevaliers lui faisait gagner sa méchante cause. Gracieuse était derrière elle, qui s'attirait mille regards. Grognon, folle et vaine, croyait qu'on n'avait des yeux que pour elle.

Il n'y avait presque plus personne qui osât disputer sur la beauté de Grognon, lorsqu'on vit arriver un jeune chevalier qui tenait un portrait dans une boîte de diamants. Il dit qu'il soutenait que Grognon était la plus laide de toutes les femmes, et que celle qui était peinte dans sa boîte était la plus belle de toutes les filles. En même temps il court contre les six chevaliers, qu'il jette par terre; il s'en présente six autres, et jusqu'à vingt-quatre, qu'il abattit tous. Puis il ouvrit sa boîte, et il leur dit que pour les consoler il allait leur montrer ce beau portrait. Chacun le reconnut pour être celui de la princesse Gracieuse: il lui fit une profonde révérence, et se retira sans avoir voulu dire son nom; mais elle ne douta point que ce ne fût Percinet.

La colère pensa suffoquer Grognon: la gorge lui enfla; elle ne pouvait prononcer une parole. Elle faisait signe que c'était à Gracieuse qu'elle en voulait; et quand elle put s'en expliquer, elle se mit à faire une vie de désespérée.

—Comment, disait-elle, oser me disputer le prix de la beauté! Faire recevoir un tel affront à mes chevaliers! Non, je ne puis le souffrir; il faut que je me venge ou que je meure.

—Madame, lui dit la princesse, je vous proteste que je n'ai aucune part à ce qui vient d'arriver; je signerai de mon sang, si vous voulez, que vous êtes la plus belle personne du monde, et que je suis un monstre de laideur.

—Ah! vous plaisantez, ma petite mignonne, répliqua Grognon; mais j'aurai mon tour avant peu.

L'on alla dire au roi les fureurs de sa femme, et que la princesse mourait de peur; qu'elle le suppliait d'avoir pitié d'elle, parce que s'il l'abandonnait à la reine, elle lui ferait mille maux. Il ne s'en émut pas davantage, et répondit seulement: