—Portez cette boîte, dit-elle, à mon riche château, et la mettez sur la table du cabinet; mais je vous défends, sous peine de mourir, de regarder ce qui est dedans.
Gracieuse partit avec ses sabots, son habit de toile et son capuchon de laine; ceux qui la rencontraient disaient: «Voici quelque déesse déguisée», car elle ne laissait pas d'être d'une beauté merveilleuse. Elle ne marcha guère sans se lasser beaucoup. En passant dans un petit bois qui était bordé d'une prairie agréable, elle s'assit pour respirer un peu. Elle tenait la boîte sur ses genoux, et tout d'un coup l'envie la prit de l'ouvrir. «Qu'est-ce qui m'en peut arriver? disait-elle. Je n'y prendrai rien, mais tout au moins je verrai ce qui est dedans.» Elle ne réfléchit pas davantage aux conséquences, elle l'ouvrit, et aussitôt il en sort tant de petits hommes et de petites femmes, de violons, d'instruments, de petites tables, petits cuisiniers, petits plats; enfin le géant de la troupe était haut comme le doigt. Ils sautent dans le pré; ils se séparent en plusieurs bandes, et commencent le plus joli bal que l'on ait jamais vu: les uns dansaient, les autres faisaient la cuisine, et les autres mangeaient; les petits violons jouaient à merveille. Gracieuse prit d'abord quelque plaisir à voir une chose si extraordinaire; mais quand elle fut un peu délassée et qu'elle voulut les obliger de rentrer dans la boîte, pas un seul ne le voulut; les petits messieurs et les petites dames s'enfuyaient, les violons de même, et les cuisiniers, avec leurs marmites sur leur tête et les broches sur l'épaule, gagnaient le bois quand elle entrait dans le pré, et passaient dans le pré quand elle venait dans le bois.
—Curiosité trop indiscrète, disait Gracieuse en pleurant, tu vas être bien favorable à mon ennemie! Le seul malheur dont je pouvais me garantir m'arrive par ma faute: non, je ne puis assez me le reprocher. Percinet, s'écria-t-elle, Percinet, s'il est possible que vous aimiez encore une princesse si imprudente, venez m'aider dans la rencontre la plus fâcheuse de ma vie.
Percinet ne se fit pas appeler jusqu'à trois fois; elle l'aperçut avec son riche habit vert.
—Sans la méchante Grognon, lui dit-il, belle princesse, vous ne penseriez jamais à moi.
—Ah! jugez mieux de mes sentiments, répliqua-t-elle, je ne suis ni insensible au mérite, ni ingrate aux bienfaits; il est vrai que j'éprouve votre constance, mais c'est pour la couronner quand j'en serai convaincue.
Percinet, plus content qu'il eût encore été, donna trois coups de baguette sur la boîte: aussitôt petits hommes, petites femmes, violons, cuisiniers et rôti, tout s'y plaça comme s'il ne s'en fût déplacé. Percinet avait laissé dans le bois son chariot; il pria la princesse de s'en servir pour aller au riche château: elle avait bien besoin de cette voiture en l'état où elle était; de sorte que, la rendant invisible, il la mena lui-même, et il eut le plaisir de lui tenir compagnie, plaisir auquel ma chronique dit qu'elle n'était pas indifférente dans le fond de son cœur; mais elle cachait ses sentiments avec soin.
Elle arriva au riche château, et quand elle demanda, de la part de Grognon, qu'on lui ouvrît le cabinet, le gouverneur éclata de rire.
—Quoi, lui dit-il, tu crois en quittant tes moutons entrer dans un si beau lieu? Va, retourne où tu voudras, jamais sabots n'ont été sur un tel plancher.
Gracieuse le pria de lui écrire un mot comme quoi il la refusait; il le voulut bien; et sortant du riche château, elle trouva l'aimable Percinet qui l'attendait et qui la ramena au palais. Il serait difficile d'écrire tout ce qu'il lui dit pendant le chemin, de tendre et de respectueux, pour lui persuader de finir ses malheurs. Elle lui répliqua que, si Grognon lui faisait encore un mauvais tour, elle y consentirait.