Lorsque cette marâtre la vit revenir, elle se jeta sur la fée, qu'elle avait retenue; elle l'égratigna, et l'aurait étranglée si une fée était étranglable. Gracieuse lui présenta le billet du gouverneur et la boîte: elle jeta l'un et l'autre au feu, sans daigner les ouvrir, et, si elle s'en était accrue, elle y aurait bien jeté la princesse; mais elle ne différait pas son supplice pour longtemps.
Elle fit faire un grand trou dans le jardin, aussi profond qu'un puits; l'on posa dessus une grosse pierre. Elle s'alla promener, et dit à Gracieuse et à tous ceux qui l'accompagnaient:
—Voici une pierre sous laquelle je suis avertie qu'il y a un trésor: allons, qu'on la lève promptement.
Chacun y mit la main, et Gracieuse comme les autres: c'était ce qu'on voulait. Dès qu'elle fut au bord, Grognon la poussa rudement dans le puits, et on laissa retomber la pierre qui le fermait.
Pour ce coup-là il n'y avait plus rien à espérer; où Percinet l'aurait-il pu trouver, au fond de la terre? Elle en comprit bien les difficultés et se repentit d'avoir attendu si tard à l'épouser.
—Que ma destinée est terrible! s'écria-t-elle, je suis enterrée toute vivante! ce genre de mort est plus affreux qu'aucun autre. Vous êtes vengé de mes retardements, Percinet, mais je craignais que vous ne fussiez de l'humeur légère des autres hommes, qui changent quand ils sont certains d'être aimés. Je voulais enfin être sûre de votre cœur. Mes injustes défiances sont cause de l'état où je me trouve. Encore, continuait-elle, si je pouvais espérer que vous donnassiez des regrets à ma perte, il me semble qu'elle me serait moins sensible.
Elle parlait ainsi pour soulager sa douleur, quand elle sentit ouvrir une petite porte qu'elle n'avait pu remarquer dans l'obscurité. En même temps elle aperçut le jour, et un jardin rempli de fleurs, de fruits, de fontaines, de grottes, de statues, de bocages et de cabinets; elle n'hésita point à y entrer. Elle s'avança dans une grande allée, rêvant dans son esprit quelle fin aurait ce commencement d'aventure; en même temps elle découvrit le château de féerie: elle n'eut pas de peine à le reconnaître, sans compter que l'on n'en trouve guère tout de cristal de roche, et qu'elle y voyait ses nouvelles aventures gravées. Percinet parut avec la reine sa mère et ses sœurs.
—Ne vous en défendez plus, belle princesse, dit la reine à Gracieuse, il est temps de rendre mon fils heureux et de vous tirer de l'état déplorable où vous vivez sous la tyrannie de Grognon.
La princesse reconnaissante se jeta à ses genoux, et lui dit qu'elle pouvait ordonner de sa destinée, et qu'elle lui obéirait en tout; qu'elle n'avait pas oublié la prophétie de Percinet lorsqu'elle partit du palais de féerie, quand il lui dit que ce même palais serait parmi les morts, et qu'elle n'y entrerait qu'après avoir été enterrée; qu'elle voyait avec admiration son savoir, et qu'elle n'en avait pas moins pour son mérite; qu'ainsi elle l'acceptait pour époux. Le prince se jeta à son tour à ses pieds; en même temps le palais retentit de voix et d'instruments, et les noces se firent avec la dernière magnificence. Toutes les fées de mille lieux à la ronde y vinrent avec des équipages somptueux; les unes arrivèrent dans des chars tirés par des cygnes, d'autres par des dragons, d'autres sur des nues, d'autres dans des globes de feu. Entre celles-là parut la fée qui avait aidé à Grognon à tourmenter Gracieuse; quand elle la reconnut, l'on n'a jamais été plus surpris; elle la conjura d'oublier ce qui s'était passé, et qu'elle chercherait les moyens de réparer les maux qu'elle lui avait fait souffrir. Ce qui est de vrai, c'est qu'elle ne voulut pas demeurer au festin, et que remontant dans son char attelé de deux terribles serpents, elle vola au palais du roi; en ce lieu elle chercha Grognon, et lui tordit le col sans que ses gardes ni ses femmes l'en pussent empêcher.
C'est toi, triste et funeste envie,
Qui causes les maux des humains,
Et qui de la plus belle vie
Troubles les jours les plus sereins.