Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et s'adressant ensuite au roi:
—Je suis trahi, dit-il; ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie. L'on a cherché à nous tromper; l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie.
—Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue-Épine; l'on a cherché à vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant.
Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemples. La dame d'honneur renchérissait encore par-dessus.
—Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle, où sommes-nous venues? Est-ce ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance! quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison.
—C'est nous qui nous la ferons faire, répliqua le roi. Il nous avait promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui fait peur. Je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché pendant quinze ans; il voulait attraper quelque dupe. C'est sur nous que le sort a tombé, mais il n'est pas impossible de s'en venger.
—Quels outrages! s'écria la fausse princesse; ne suis-je pas bien malheureuse d'être venue sur la parole de telles gens! Voyez que l'on a grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.
Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui répondre, ils remontèrent chacun dans leur litière; et, sans autre cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même. On les mena dans la ville; par ordre du roi, elles furent enfermées dans le château des Trois-Pointes.
Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son cœur. Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus, toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse Désirée se trouvaient échouées. Il aurait mieux aimé mourir que d'épouser celle qu'il prenait pour elle. Enfin, jamais désespoir ne fut égal au sien: il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès que sa santé put lui permettre, de s'en aller secrètement et de se rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste vie.
Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Becafigue; il était bien persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. À peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit et laissa une grande lettre pour le roi sur la table de son cabinet, l'assurant qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé il reviendrait auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur commune vengeance, et de retenir toujours la laide prisonnière.