Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Becafigue s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible.
—Seigneur, dit Becafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais chercher quelques fruits pour vous rafraîchir et reconnaître un peu le lieu où nous sommes.
Le prince ne lui répondit rien, il lui témoigna seulement par un signe qu'il le pouvait.
Il y a longtemps que nous avons laissé la biche au bois, je veux parler de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée, lorsqu'elle vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir: «Quoi! c'est moi! disait-elle. C'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point? Comment pourrai-je manger de l'herbe?» Enfin elle se faisait mille questions et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.
La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la nuit la surprit, elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proches d'elle, et souvent, oubliant qu'elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu; elle admirait sa beauté, et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le regarder, tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait. C'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert; elle y resta toute seule pendant plusieurs jours.
La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et elle eussent fait si peu de cas de ses avis, car elle leur dit plusieurs fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans elle s'en trouverait mal; cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies de la fée de la Fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de Giroflée vers la forêt, afin que cette fidèle confidente pût la consoler dans sa disgrâce.
Cette belle biche passait doucement le long d'un ruisseau quand Giroflée, qui ne pouvait presque marcher, se coucha pour se reposer. Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa chère princesse. Lorsque la biche l'aperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond, elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière pour les hommes qui les rendît humaines, ou si elles la connaissaient; car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien les honneurs de la forêt.
Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise de grosses larmes qui coulaient de ses yeux; elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant de respect et de tendresse qu'elle lui avait baisé ses mains. Elle lui parla et connut que la biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point, la biche lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient qu'elle en serait très aise et qu'elle la consolerait d'une partie de ses peines.
Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble; Bichette eut peur que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger, elle la conduisit dans un endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages qui ne laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir: car, de rester au milieu de la forêt exposées à tous les périls qu'elles pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre.
—N'êtes-vous point effrayée, charmante biche, lui dit-elle, de passer la nuit ici? La biche leva les yeux vers le ciel et soupira.