Lorsqu'elle entendit que la reine voulait la mettre en prison, elle se coula tout doucement par la ruelle du lit, et se jetant de la fenêtre sur un arbre du jardin, elle se sauva jusqu'à la grande forêt, et laissa tout le monde en rumeur de ne la point trouver.

Elle passa la nuit dans le creux d'un chêne, où elle eut le temps de moraliser sur la cruauté de sa destinée: mais ce qui lui faisait plus de peine, c'était la nécessité où on la mettait de quitter la reine; cependant elle aimait mieux s'exiler volontairement, et demeurer maîtresse de sa liberté, que de la perdre pour jamais.

Dès qu'il fut jour, elle continua son voyage, sans savoir où elle voulait aller, pensant et repensant mille fois à la bizarrerie d'une aventure si extraordinaire.

«Quelle différence, s'écriait-elle, de ce que je suis, à ce que je devrais être!»

Les larmes coulaient abondamment des petits yeux de la pauvre Babiole. Aussitôt que le jour parut, elle partit: elle craignait que la reine ne la fît suivre, ou que quelqu'un des singes échappés de la cave ne la menât malgré elle au roi Magot; elle alla tant et tant, sans suivre ni chemin ni sentier, qu'elle arriva dans un grand désert où il n'y avait ni maison, ni arbre, ni fruits, ni herbe, ni fontaine: elle s'y engagea sans réflexion, et lorsqu'elle commença d'avoir faim, elle connut, mais trop tard, qu'il y avait bien de l'imprudence à voyager dans un tel pays.

Deux jours et deux nuits s'écoulèrent, sans qu'elle pût même attraper un vermisseau, ni un moucheron: la crainte de la mort la prit; elle était si faible qu'elle s'évanouissait, elle se coucha par terre, et venant à se souvenir de l'olive et de la noisette qui étaient encore dans le petit coffre de verre, elle jugea qu'elle en pourrait faire un léger repas. Toute joyeuse de ce rayon d'espérance, elle prit une pierre, mit le coffre en pièce, et croqua l'olive. Mais elle y eut à peine donné un coup de dent, qu'il en sortit une si grande abondance d'huile parfumée, que tombant sur ses pattes, elles devinrent les plus belles mains du monde; sa surprise fut extrême, elle prit de cette huile, et s'en frotta tout entière! merveille! Elle se rendit sur-le-champ si belle, que rien dans l'univers ne pouvait l'égaler; elle se sentait de grands yeux, une petite bouche, le nez bien fait, elle mourait d'envie d'avoir un miroir; enfin elle s'avisa d'en faire un du plus grand morceau de verre de son coffre. Ô quand elle se vit, quelle joie! quelle surprise agréable! Ses habits grandirent comme elle, elle était bien coiffée, ses cheveux faisaient mille boucles, son teint avait la fraîcheur des fleurs du printemps.

Les premiers moments de sa surprise étant passés, la faim se fit ressentir plus pressante, et ses regrets augmentèrent étrangement.

«Quoi! disait-elle, si belle et si jeune, née princesse comme je le suis, il faut que je périsse dans ces tristes lieux. Ô! barbare fortune qui m'as conduite ici; qu'ordonnes-tu de mon sort? Est-ce pour m'affliger davantage que tu as fait un changement si heureux et si inespéré en moi? Et toi, vénérable fleuve Biroqua, qui me sauvas la vie si généreusement, me laisseras-tu périr dans cette affreuse solitude?»

L'infante demandait inutilement du secours, tout était sourd à sa voix: la nécessité de manger la tourmentait à tel point, qu'elle prit la noisette et la cassa: mais en jetant la coquille, elle fut bien surprise d'en voir sortir des architectes, des peintres, des maçons, des tapissiers, des sculpteurs, et mille autres sortes d'ouvriers; les uns dessinent un palais, les autres le bâtissent, d'autres le meublent; ceux-là peignent les appartements, ceux-ci cultivent les jardins, tout brille d'or et d'azur: l'on sert un repas magnifique; soixante princesses mieux habillées que des reines, menées par des écuyers, et suivies de leurs pages, lui vinrent faire de grands compliments, et la convièrent au festin qui l'attendait. Aussitôt Babiole, sans se faire prier, s'avança promptement vers le salon; et là d'un air de reine, elle mangea comme une affamée. À peine fut-elle hors de table, que ses trésoriers firent apporter devant elle quinze mille coffres, grands comme des muids, remplis d'or et de diamants: ils lui demandèrent si elle avait agréable qu'ils payassent les ouvriers qui avaient bâti son palais. Elle dit que cela était juste, à condition qu'ils bâtiraient aussi une ville, qu'ils se marieraient, et resteraient avec elle. Tous y consentirent, la ville fut achevée en trois quarts d'heure, quoiqu'elle fût cinq fois plus grande que Rome. Voilà bien des prodiges sortis d'une petite noisette.

La princesse minutait dans son esprit d'envoyer une célèbre ambassade à la reine sa mère, et de faire faire quelques reproches au jeune prince, son cousin. En attendant qu'elle prît là-dessus les mesures nécessaires, elle se divertissait à voir courre la bague, dont elle donnait toujours le prix, au jeu, à la comédie, à la chasse et à la pêche, car l'on y avait conduit une rivière. Le bruit de sa beauté se répandait par tout l'univers; il venait à sa cour des rois, des quatre coins du monde, des géants plus hauts que les montagnes, et des pygmées plus petits que des rats.