Il arriva qu'un jour que l'on faisait une grande fête, où plusieurs chevaliers rompaient des lances, ils en vinrent à se fâcher, les uns contre les autres, ils se battirent et se blessèrent. La princesse en colère descendit de son balcon pour reconnaître les coupables: mais lorsqu'on les eut désarmés, que devint-elle quand elle vit le prince, son cousin. S'il n'était pas mort, il s'en fallait si peu, qu'elle en pensa mourir elle-même de surprise et de douleur. Elle le fit porter dans le plus bel appartement du palais, où rien ne manquait de tout ce qui lui était nécessaire pour sa guérison, médecin de Chodrai, chirurgiens, onguents, bouillons, sirops; l'infante faisait elle-même les bandes et les charpies, ses yeux les arrosaient de larmes, et ces larmes auraient dû servir de baume au malade. Il l'était en effet de plus d'une manière car sans compter une demi-douzaine de coups d'épée, et autant de coups de lance qui le perçaient de part en part, il était depuis longtemps incognito dans cette cour, et il avait éprouvé le pouvoir des beaux yeux de Babiole, d'une manière à n'en guérir de sa vie. Il est donc aisé de juger à présent d'une partie de ce qu'il ressentit, quand il put lire sur le visage de cette aimable princesse, qu'elle était dans la dernière douleur de l'état où il était réduit. Je ne m'arrêterai point à redire toutes les choses que son cœur lui fournit pour la remercier des bontés qu'elle lui témoignait; ceux qui l'entendirent furent surpris qu'un homme si malade pût marquer tant de passion et de reconnaissance. L'infante qui en rougit plus d'une fois, le pria de se taire; mais l'émotion et l'ardeur de ses discours le menèrent si loin, qu'elle le vit tomber tout d'un coup dans une agonie affreuse. Elle s'était armée jusque-là de constance; enfin, elle la perdit à tel point qu'elle s'arracha les cheveux, qu'elle jeta les hauts cris, et qu'elle donna lieu de croire à tout le monde, que son cœur était de facile accès, puisqu'en si peu de temps, elle avait pris tant de tendresse pour un étranger; car on ne savait point en Babiolie (c'est le nom qu'elle avait donné à son royaume) que le prince était son cousin, et qu'elle l'aimait dès sa plus grande jeunesse.
C'était en voyageant qu'il s'était arrêté dans cette cour, et comme il n'y connaissait personne pour le présenter à l'infante, il crut que rien ne ferait mieux que de faire devant elle cinq ou six galanteries de héros c'est-à-dire, couper bras et jambes aux chevaliers du tournoi mais il n'en trouva aucun assez complaisant pour le souffrir. Il y eut donc une rude mêlée; le plus fort battit le plus faible, et ce plus faible, comme je l'ai déjà dit, fut le prince. Babiole désespérée, courait les grands chemins sans carrosse et sans gardes, elle entra ainsi dans un bois, elle tomba évanouie au pied d'un arbre, où la fée Fanferluche qui ne dormait point, et qui ne cherchait que des occasions de mal faire, vint l'enlever dans une nuée plus noire que de l'encre, et qui allait plus vite que le vent. La princesse resta quelque temps sans aucune connaissance enfin elle revint à elle; jamais surprise n'a été égale à la sienne, de se retrouver si loin de la terre, et si proche du pôle; le parquet de nuée n'est pas solide, de sorte qu'en courant de-çà et de-là, il lui semblait marcher sur des plumes, et la nuée s'entr'ouvrant, elle avait beaucoup de peine de s'empêcher de tomber; elle ne trouvait personne avec qui se plaindre, car la méchante Fanferluche s'était rendue invisible: elle eut le temps de penser à son cher prince, et à l'état où elle l'avait laissé, et elle s'abandonna aux sentiments les plus douloureux qui puissent occuper une âme.
«Quoi! s'écriait-elle, je suis encore capable de survivre à ce que j'aime, et l'appréhension d'une mort prochaine trouve quelque place dans mon cœur! Ah! si le soleil voulait me rôtir, qu'il me rendrait un bon office; ou si je pouvais me noyer dans l'arc-en-ciel, que je serais contente! Mais, hélas! tout le zodiaque est sourd à ma voix, le Sagittaire n'a point de flèches, le Taureau de cornes et le Lion de dents: peut-être que la terre sera plus obligeante, et qu'elle m'offrira la pointe d'un rocher sur lequel je me tuerai. Ô! prince, mon cher cousin, que n'êtes-vous ici, pour me voir faire la plus tragique cabriole dont une amante désespérée se puisse aviser.»
En achevant ces mots, elle courut au bout de la nuée, et se précipita comme un trait que l'on décoche avec violence.
Tous ceux qui la virent, crurent que c'était la lune qui tombait; et comme l'on était pour lors en décours, plusieurs peuples qui l'adorent et qui restent du temps sans la revoir, prirent le grand deuil, et se persuadèrent que le soleil, par jalousie, lui avait joué ce mauvais tour.
Quelque envie qu'eût l'infante de mourir, elle n'y réussit pas, elle tomba dans la bouteille de verre où les fées mettaient ordinairement leur ratafia au soleil mais quelle bouteille! il n'y a point de tour dans l'univers qui soit si grande; par bonheur elle était vide, car elle s'y serait noyée comme une mouche.
Six géants la gardaient, ils reconnurent aussitôt l'infante; c'étaient les mêmes qui demeuraient dans sa cour et qui l'aimaient: la maligne Fanferluche qui ne faisait rien au hasard, les avait transportés là, chacun sur un dragon volant, et ces dragons gardaient la bouteille quand les géants dormaient. Pendant qu'elle y fut, il y eut bien des jours où elle regretta sa peau de guenuche; elle vivait comme les caméléons, de l'air et de la rosée.
La prison de l'infante n'était sue de personne; le jeune prince l'ignorait, il n'était pas mort, et demandait sans cesse Babiole. Il s'apercevait assez, par la mélancolie de tous ceux qui le servaient, qu'il y avait un sujet de douleur générale à la cour; sa discrétion naturelle l'empêcha de chercher à la pénétrer mais lorsqu'il fut convalescent, il pressa si fort qu'on lui apprît des nouvelles de la princesse, que l'on n'eut pas le courage de lui celer sa perte. Ceux qui l'avaient vue entrer dans le bois, soutenaient qu'elle y avait été dévorée par les lions; et d'autres croyaient qu'elle s'était tuée de désespoir d'autres encore qu'elle avait perdu l'esprit, et qu'elle allait errante par le monde.
Comme cette dernière opinion était la moins terrible, et qu'elle soutenait un peu l'espérance du prince, il s'y arrêta, et partit sur Criquetin dont j'ai déjà parlé, mais je n'ai pas dit que c'était le fils aîné de Bucéphale, et l'un des meilleurs chevaux qu'on ait vus dans ce siècle-là: il lui mit la bride sur le cou, et le laissa aller à l'aventure; il appelait l'infante, les échos seuls lui répondaient.
Enfin il arriva au bord d'une grosse rivière. Criquetin avait soif, il y entra pour boire, et le prince, selon la coutume, se mit à crier de toute sa force: