Biroquie et ses compagnes s'empressèrent aussitôt d'armer le prince. Elles lui mirent une brillante cuirasse d'écailles de carpes dorées, on le coiffa de la coquille d'un gros limaçon, qui était ombragée d'une large queue de morue, élevée en forme d'aigrette; une naïade le ceignit d'une anguille, de laquelle pendait une redoutable épée faite d'une longue arête de poisson; on lui donna ensuite une large écaille de tortue dont il se fit un bouclier; et dans cet équipage, il n'y eut si petit goujon qui ne le prît pour le dieu des soles, car il faut dire la vérité, ce jeune prince avait un certain air, qui se rencontre rarement parmi les mortels.

L'espérance de retrouver bientôt la charmante princesse qu'il aimait, lui inspira une joie dont il n'avait pas été capable depuis sa perte; et la chronique de ce fidèle conte marque qu'il mangea de bon appétit chez Biroqua, et qu'il remercia toute la compagnie en des termes peu communs; il dit adieu à son Criquetin, puis monta sur le poisson volant qui partit aussitôt. Le prince se trouva, à la fin du jour, si haut, que pour se reposer un peu, il entra dans le royaume de la lune. Les raretés qu'il y découvrit auraient été capables de l'arrêter, s'il avait eu un désir moins pressant de tirer son infante de la bouteille où elle vivait depuis plusieurs mois. L'aurore paraissait à peine lorsqu'il la découvrit environnée des géants et des dragons que la fée, par la vertu de sa petite baguette, avait retenus auprès d'elle; elle croyait si peu que quelqu'un eût assez de pouvoir pour la délivrer, qu'elle se reposait sur la vigilance de ses terribles gardes pour la faire souffrir.

Cette belle princesse regardait pitoyablement le ciel, et lui adressait ses tristes plaintes, quand elle vit le dauphin volant et le chevalier qui venait la délivrer. Elle n'aurait pas cru cette aventure possible, quoiqu'elle sût, par sa propre expérience, que les choses les plus extraordinaires se rendent familières pour certaines personnes.

«Serait-ce bien par la malice de quelques fées, disait-elle, que ce chevalier est transporté dans les airs? Hélas, que je le plains, s'il faut qu'une bouteille ou une carafe lui serve de prison comme à moi?»

Pendant qu'elle raisonnait ainsi, les géants qui aperçurent le prince au-dessus de leurs têtes, crurent que c'était un cerf-volant, et s'écrièrent l'un à l'autre: «Attrape, attrape la corde, cela nous divertira»; mais lorsqu'ils se baissèrent, pour la ramasser, il fondit sur eux, et d'estoc et de taille, il les mit en pièces comme un jeu de cartes que l'on coupe par la moitié, et que l'on jette au vent. Au bruit de ce grand combat, l'infante tourna la tête, elle reconnut son jeune prince. Quelle joie d'être certaine de sa vie! mais quelles alarmes de la voir dans un péril si évident, au milieu de ces terribles colosses, et des dragons qui s'élançaient sur lui! Elle poussa des cris affreux, et le danger où il était pensa la faire mourir.

Cependant l'arête enchantée, dont Biroqua avait armé la main du prince, ne portait aucuns coups inutiles; et le léger dauphin qui s'élevait et qui se baissait fort à propos, lui était aussi d'un secours merveilleux; de sorte qu'en très peu de temps, la terre fut couverte de ces monstres. L'impatient prince, qui voyait son infante au travers du verre, l'aurait mis en pièces, s'il n'avait pas appréhendé de l'en blesser: il prit le parti de descendre par le goulot de la bouteille. Quand il fut au fond, il se jeta aux pieds de Babiole et lui baisa respectueusement la main.

«Seigneur, lui dit-elle, il est juste que pour ménager votre estime, je vous apprenne les raisons que j'ai eues de m'intéresser si tendrement à votre conservation. Sachez que nous sommes proches parents, que je suis fille de la reine votre tante, et la même Babiole que vous trouvâtes sous la figure d'une guenuche au bord de la mer, et qui eut depuis la faiblesse de vous témoigner un attachement que vous méprisâtes.

—Ah! madame, s'écria le prince, dois-je croire un événement si prodigieux? Vous avez été guenuche; vous m'avez aimé, je l'ai su, et mon cœur a été capable de refuser le plus grand de tous les biens!

—J'aurais à l'heure qu'il est très mauvaise opinion de votre goût, répliqua l'infante en souriant, si vous aviez pu prendre alors quelque attachement pour moi: mais, seigneur, partons, je suis lasse d'être prisonnière, et je crains mon ennemie; allons chez la reine ma mère, lui rendre compte de tant de choses extraordinaires qui doivent l'intéresser.

—Allons, madame, allons, dit l'amoureux prince, en montant sur le dauphin ailé, et la prenant entre ses bras, allons lui rendre en vous la plus aimable princesse qui soit au monde.»