La tourterelle lui répondit du haut des airs:
«Eh! savez-vous qui je suis?»
Chéri s'étonna que la tourterelle eût répondu ainsi à sa pensée, il jugea bien qu'elle était très habile; il fut fâché de l'avoir laissée aller: «Elle m'aurait peut-être été utile, disait-il, et j'aurais appris par elle bien des choses qui contribueraient au repos de ma vie.» Cependant il convint avec lui-même qu'il ne faut jamais regretter un bienfait accordé; il se trouvait son redevable, quand il pensait aux difficultés qu'elle lui avait aplanies pour avoir l'eau qui danse. Son vase d'or était fermé de manière que l'eau ne pouvait ni se perdre, ni s'évaporer. Il pensait agréablement au plaisir qu'aurait Belle-Étoile en la recevant et la joie qu'il aurait de la revoir, lorsqu'il vit venir à toute bride plusieurs cavaliers, qui ne l'eurent pas plus tôt aperçu, que poussant de grands cris, ils se le montrèrent les uns aux autres. Il n'eut point de peur, son âme avait un caractère d'intrépidité qui s'alarmait peu des périls. Cependant il ressentit beaucoup de chagrin que quelque chose l'arrêtât; il poussa brusquement son cheval vers eux, et resta agréablement surpris de reconnaître une partie de ses domestiques qui lui présentèrent de petits billets, ou pour mieux dire des ordres dont la princesse les avait chargés pour lui, afin qu'il ne s'exposât point aux dangers de la forêt lumineuse: il baisa l'écriture de Belle-Étoile; il soupira plus d'une fois, et se hâtant de retourner vers elle, il la retira de la plus sensible peine que l'on puisse éprouver.
Il la trouva en arrivant assise sous quelques arbres, où elle s'abandonnait à toute son inquiétude. Quand elle le vit à ses pieds, elle ne savait quel accueil lui faire; elle voulait le gronder d'être parti contre ses ordres; elle voulait le remercier du charmant présent qu'il lui faisait; enfin sa tendresse fut la plus forte; elle embrassa son cher frère, et les reproches qu'elle lui fit n'eurent rien de fâcheux.
La vieille Feintise, qui ne s'endormait pas, sut par ses espions que Chéri était de retour plus beau qu'il n'était avant son départ; et que la princesse ayant mis sur son visage l'eau qui danse, était devenue si excessivement belle, qu'il n'y avait pas moyen de soutenir le moindre de ses regards, sans mourir de plus d'une demi-douzaine de morts.
Feintise fut bien étonnée et bien affligée, car elle avait fait son compte que le prince périrait dans une si grande entreprise; mais il n'était pas temps de se rebuter: elle chercha le moment que la princesse allait à un petit temple de Diane, peu accompagnée; elle l'aborda, et lui dit d'un air plein d'amitié:
«Que j'ai de joie, madame, de l'heureux effet de mes avis! Il ne faut que vous regarder pour savoir que vous avez à présent l'eau qui danse; mais si j'osais vous donner un conseil, vous songeriez à vous rendre maîtresse de la pomme qui chante. C'est tout autre chose encore; car elle embellit l'esprit à tel point, qu'il n'y a rien dont on ne soit capable: veut-on persuader quelque chose? il n'y a qu'à tenir la pomme qui chante; veut-on parler en public, faire des vers, écrire en prose, divertir, faire rire ou faire pleurer? la pomme a toutes ces vertus; et elle chante si bien et si haut, qu'on l'entend de huit lieues sans en être étourdi.
—Je n'en veux point, s'écria la princesse, vous avez pensé faire périr mon frère avec votre eau qui danse, vos conseils sont trop dangereux.
—Quoi! madame, répliqua Feintise, vous seriez fâchée d'être la plus savante et la plus spirituelle personne du monde? En vérité vous n'y pensez pas.
—Ah! qu'aurais-je fait, continua Belle-Étoile, si l'on m'avait rapporté le corps de mon cher frère mort ou mourant?