Il retourna le lendemain dans la galerie; il vit encore les peintures sur les vitres, qui se remuaient, qui se promenaient dans des allées, qui chassaient des cerfs et des lièvres, qui pêchaient, ou qui bâtissaient de petites maisons; car c'étaient des miniatures fort petites et son portrait était toujours partout. Il avait un habit semblable au sien, il montait dans le donjon de la tour, et il y trouvait le tire-bourre d'or. Comme il avait bien mangé, il n'y avait plus lieu de croire qu'il entrât de la vision dans cette affaire.» Ceci est trop mystérieux, dit-il, pour que je doive négliger les moyens d'en savoir davantage; peut-être que je les apprendrai dans le donjon.» Il y monta, et frappant contre le mur, il lui sembla qu'un endroit était creux; il prit un marteau, il démaçonna cet endroit, et trouva un tire-bourre d'or fort proprement fait. Il ignorait encore à quel usage il devait lui servir, lorsqu'il aperçut dans un coin du donjon une vieille armoire de méchant bois. Il voulut l'ouvrir, mais il ne put trouver de serrures; de quelque côté qu'il la tournât, c'était une peine inutile. Enfin il vit un petit trou, et soupçonnant que le tire-bourre lui serait utile, il l'y mit; puis tirant avec force, il ouvrit l'armoire. Mais autant qu'elle était vieille et laide par dehors, autant était-elle belle et merveilleuse par dedans; tous les tiroirs étaient de cristal de roche gravé, ou d'ambre, ou de pierres précieuses; quand on en avait tiré un, l'on en trouvait de plus petits aux côtés, dessus, dessous et au fond, qui étaient séparés par de la nacre de perle. On tirait cette nacre, et les tiroirs ensuite; chacun était rempli des plus belles armes du monde, de riches couronnes, de portraits admirables. Le prince Torticoli était charmé; il tirait toujours sans se lasser. Enfin il trouva une petite clef, faite d'une seule émeraude, avec laquelle il ouvrit un guichet d'or qui était dans le fond; il fut ébloui d'une brillante escarboucle qui formait une grande boîte. Il la tira promptement du guichet; mais que devint-il, lorsqu'il la trouva toute pleine de sang, et la main d'un homme qui était coupée, laquelle tenait encore une boîte de portrait.

À cette vue Torticoli frémit, ses cheveux se hérissèrent, ses jambes mal assurées le soutenaient avec peine. Il s'assit par terre, tenant encore la boîte, détournant les yeux d'un objet si funeste; il avait grande envie de la remettre où il l'avait prise, mais il pensait que tout ce qui s'était passé jusqu'alors n'était point arrivé sans de grands mystères. Il se souvenait de ce que la petite figure du livre lui avait dit: «Que selon qu'il en userait, il s'en trouverait bien ou mal.» Il craignait autant l'avenir que le présent. Et venant à se reprocher une timidité indigne d'une grande âme, il fit un effort sur lui-même; puis attachant les yeux sur cette main:

«Ô main infortunée! dit-il, ne peux-tu par quelques signes m'instruire de ta triste aventure? Si je suis en état de te servir, assure-toi de la générosité de mon coeur.»

Cette main à ces paroles parut agitée, et remuant les doigts, elle lui fit des signes, dont il entendit aussi bien le discours, que si une bouche intelligente lui eût parlé.

«Apprends, dit la main, que tu peux tout pour celui dont la barbarie d'un jaloux m'a séparée. Tu vois dans ce portrait l'adorable beauté qui est cause de mon malheur; va sans différer dans la galerie, prends garde à l'endroit où le soleil darde ses plus ardents rayons; cherche, et tu trouveras mon trésor.»

La main cessa alors d'agir; le prince lui fit plusieurs questions, à quoi elle ne répondit point.

«Où vous remettrai-je?» lui dit-il.

Elle lui fit de nouveaux signes; il comprit qu'il fallait la remettre dans l'armoire: il n'y manqua pas. Tout fut refermé; il serra le tire-bourre dans le même mur où il l'avait pris, et s'étant un peu aguerri sur les prodiges, il descendit dans la galerie.

À son arrivée les vitres commencèrent à faire un cliquetis et un trémoussement extraordinaires; il regarda où les rayons du soleil donnaient; il vit que c'était sur le portrait d'un jeune adolescent, si beau et d'un si grand air qu'il en demeura charmé. En levant ce tableau, il trouva un lambris d'ébène avec des filets d'or, comme dans tout le reste de la galerie: il ne savait comment l'ôter, et s'il devait l'ôter. Il regarda sur les vitres, il connut que le lambris se levait; aussitôt il le lève, et il se trouve dans un vestibule tout de porphyre, orné de statues; il monte un large degré d'agate, dont la rampe était d'or de rapport; il entre dans un salon tout de lapis et traversant des appartements sans nombre, où il restait ravi de l'excellence des peintures et de la richesse des meubles, il arriva enfin dans une petite chambre, dont tous les ornements étaient de turquoise, et il vit sur un lit de gaze bleue et or, une dame qui semblait dormir. Elle était d'une beauté incomparable; ses cheveux plus noirs que l'ébène relevaient la blancheur de son teint; elle paraissait inquiète dans son sommeil; son visage avait quelque chose d'abattu et d'une personne malade.

Le prince, craignant de la réveiller, s'approcha doucement; il entendit qu'elle parlait, et prêtant une grande attention à ses paroles, il ouït ce peu de mots, entrecoupés de soupirs: «Penses-tu, perfide, que je puisse t'aimer, après m'avoir éloignée de mon aimable Trasimène? Quoi! à mes yeux tu as osé séparer une main si chère, d'un bras qui doit t'être toujours redoutable? Est-ce ainsi que tu prétends me prouver ton respect et ton amour? Ah! Trasimène, mon cher amant, ne dois-je plus vous voir?» Le prince remarqua que les larmes cherchaient un passage entre ses paupières fermées, et que coulant sur ses joues, elles ressemblaient aux pleurs de l'aurore.