Il restait au pied de son lit comme immobile, ne sachant s'il devait l'éveiller ou la laisser plus longtemps dans un sommeil si triste; il comprenait déjà que Trasimène était son amant, et qu'il en avait trouvé la main dans le donjon; il roulait mille pensées confuses sur tant de différentes choses, quand il entendit une musique charmante; elle était composée de rossignols et de serins, qui accordaient si bien leur ramage, qu'ils surpassaient les plus agréables voix. Aussitôt un aigle, d'une grandeur extraordinaire, entra; il volait doucement, et tenait dans ses serres un rameau d'or chargé de rubis, qui formaient des cerises. Il attacha fixement ses yeux sur la belle endormie; il semblait voir son soleil; et déployant ses grandes ailes, il planait devant elle, tantôt s'élevant, et tantôt s'abaissant jusqu'à ses pieds.

Après quelques moments, il se tourna vers le prince, et s'en approcha, mettant dans sa main le rameau d'or cerisé; les oiseaux qui chantaient poussèrent alors des tons qui percèrent les voûtes du palais. Le prince appliqua si bien son esprit aux différentes choses qui s'entre-succédaient, qu'il jugea que cette dame était enchantée, et que l'honneur d'une aventure si glorieuse lui était réservé; il s'avance vers elle, il met un genou en terre, il la frappe avec le rameau, lui dit:

«Belle et charmante personne, qui dormez par un pouvoir qui m'est inconnu, je vous conjure au nom de Trasimène de rentrer dans toutes les fonctions de la vie, qu'il semble que vous avez perdue.»

La dame ouvre les yeux, aperçoit l'aigle, et s'écrie:

«Arrêtez, cher amant, arrêtez.»

Mais l'oiseau royal jette un cri aussi aigu que douloureux, et il s'envole avec ses petits musiciens emplumés.

La dame, se tournant en même temps vers Torticoli:

«J'ai écouté mon coeur plutôt que ma reconnaissance, lui dit-elle; je sais que je vous dois tout, et que vous me rappelez à la lumière, que j'ai perdue depuis deux cents ans. L'enchanteur qui m'aimait, et qui m'a fait souffrir tant de maux, vous avait réservé cette grande aventure; j'ai le pouvoir de vous servir, j'en ai un désir passionné. Voyez ce que vous souhaitez; j'emploierai l'art de féerie, que je possède souverainement, pour vous rendre heureux.

—Madame, répondit le prince, si votre science vous fait pénétrer jusqu'aux sentiments du coeur, il vous est aisé de connaître que, malgré les disgrâces dont je suis accablé, je suis moins à plaindre qu'un autre.

—C'est l'effet de votre bon esprit, ajouta la fée; mais enfin ne me laissez pas la honte d'être ingrate à votre égard. Que souhaitez-vous? Je peux tout: demandez.