—Je souhaiterais, répondit Torticoli, vous rendre le beau Trasimène, qui vous coûte de si fréquents soupirs.

—Vous êtes trop généreux, lui dit-elle, de préférer mes intérêts aux vôtres; cette grande affaire s'achèvera par une autre personne: je ne m'explique pas davantage. Sachez seulement qu'elle ne vous sera pas indifférente; mais ne me refusez pas plus longtemps le plaisir de vous obliger.

—Que désirez-vous, madame? dit le prince, en se jetant à ses pieds, vous voyez mon affreuse figure, on me nomme Torticoli par dérision; rendez-moi moins ridicule.

—Va, prince, lui dit la fée, en le touchant trois fois avec le rameau d'or, va, tu seras si accompli et si parfait, que jamais homme, devant ni après toi, ne t'égalera; nomme-toi Sans-Pair, tu porteras ce nom à juste titre.»

Le prince reconnaissant embrassa ses genoux, et par un silence qui expliquait sa joie, il lui laissait deviner ce qui se passait dans son âme. Elle l'obligea de se relever; il se mira dans les glaces qui ornaient cette chambre, et Sans-Pair ne reconnut plus Torticoli. Il était grandi de trois pieds; il avait des cheveux qui tombaient par grosses boucles sur ses épaules, un air plein de grandeur et de grâces, des traits réguliers, des yeux d'esprit; enfin c'était le digne ouvrage d'une fée bienfaisante et sensible.

«Que ne m'est-il permis, lui dit-elle, de vous apprendre votre destinée! de vous instruire des écueils que la fortune mettra en votre chemin! de vous enseigner les moyens de les éviter! Que j'aurais de satisfaction de joindre ce bon office à celui que je viens de vous rendre! mais j'offenserais le Génie supérieur qui vous guide. Allez, prince, fuyez de la tour, et souvenez-vous que la fée Bénigne sera toujours de vos amies.»

À ces mots, elle, le palais et les merveilles que le prince avait vues, disparurent: il se trouva dans une épaisse forêt, à plus de cent lieues de la tour où le roi Brun l'avait fait mettre.

Laissons-le revenir de son juste étonnement, et voyons deux choses; l'une, ce qui se passe entre les gardes que son père lui avait donnés, et l'autre, ce qui arrive à la princesse Trognon. Ces pauvres gardes, surpris que leur prince ne demandât point à souper, entrèrent dans sa chambre, et ne l'ayant pas trouvé, ils le cherchèrent partout avec une extrême crainte qu'il ne se fût sauvé. Leur peine étant inutile, ils pensèrent se désespérer; car ils appréhendaient que le roi Brun, qui était si terrible, ne les fît mourir. Après avoir agité tous les moyens propres à l'apaiser, ils conclurent qu'il fallait qu'un d'entre eux se mit au lit et ne se laissât point voir; qu'ils diraient que le prince était bien malade, que peu après ils le feindraient mort, et qu'une bûche ensevelie et enterrée les tirerait d'intrigue. Ce remède leur parut infaillible; sur-le-champ ils le mirent en pratique. Le plus petit des gardes, à qui l'on fit une grosse bosse, se coucha. On fut dire au roi que son fils était bien malade; il crut que c'était pour l'attendrir, et ne voulut rien relâcher de sa sévérité: c'était justement ce que les timides gardes souhaitaient; et plus ils faisaient paraître d'empressements, plus le roi Brun marquait d'indifférence.

Pour la princesse Trognon, elle arriva dans une petite machine qui n'avait qu'une coudée de haut, et la machine était dans une litière. Le roi Brun alla au-devant d'elle; lorsqu'il la vit si difforme, dans une jatte, la peau écaillée comme une morue, les sourcils joints, le nez plat et large, et la bouche proche des oreilles, il ne put s'empêcher de lui dire:

«En vérité, princesse Trognon, vous êtes gracieuse de mépriser mon Torticoli; sachez qu'il est bien laid, mais sans mentir il l'est moins que vous.