—Seigneur, lui dit-elle, je n'ai pas assez d'amour-propre pour m'offenser des choses désobligeantes que vous me dites; je ne sais cependant si vous croyez que ce soit un moyen sûr pour me persuadée d'aimer votre charmant Torticoli; mais je vous déclare, malgré ma misérable jatte, et les défauts dont je suis remplie, que je ne veux point l'épouser, et que je préfère le titre de princesse Trognon à celui de reine Torticoli.»

Le roi Brun s'échauffa fort de cette réponse.

«Je vous assure, lui dit-il, que je n'en aurai pas le démenti; le roi votre père doit être votre maître, et je le suis devenu depuis qu'il vous a mise entre mes mains.

—Il est des choses, dit-elle, sur lesquelles nous pouvons opter; c'est en dépit de moi qu'on m'a conduite ici, je vous en avertis; et je vous regarderai comme mon plus mortel ennemi, si vous me faites violence.»

Le roi encore plus irrité la quitta et lui donna un appartement dans son palais, avec des dames qui avaient ordre de lui persuader que le meilleur parti à prendre, pour elle, était d'épouser le prince.

Cependant les gardes, qui craignaient d'être découverts, et que le roi ne sût que son fils s'était sauvé, se hâtèrent de lui aller dire qu'il était mort. À ces nouvelles il ressentit une douleur dont on le croyait incapable; il cria, il hurla, et se prenant à Trognon de la perte qu'il venait de faire, il l'envoya dans la tour à la place de son cher défunt.

La pauvre princesse demeura aussi triste qu'étonnée de se trouver prisonnière; elle avait du coeur, et elle parla comme elle devait d'un procédé si dur. Elle croyait qu'on le dirait au roi; mais personne n'osa l'en entretenir. Elle croyait aussi qu'elle pouvait écrire à son père les mauvais traitements qu'elle souffrait, et qu'il viendrait la délivrer. Ses projets de ce côté-là furent inutiles: on interceptait ses lettres et on les donnait au roi Brun.

Comme elle vivait dans cette espérance, elle s'affligeait moins, et tous les jours elle allait dans la galerie regarder les peintures qui étaient sur les vitres; rien ne lui paraissait plus extraordinaire que ce nombre de choses différentes qui y étaient représentées, et de s'y voir dans sa jatte. «Depuis que je suis arrivée en ce pays-ci, les peintres, disait-elle, ont pris un étrange plaisir à me peindre; est-ce qu'il n'y a pas assez de figures ridicules sans la mienne? ou veulent-ils par des oppositions faire éclater davantage la beauté de cette jeune bergère qui me semble charmante?» Elle regardait ensuite le portrait d'un berger qu'elle ne pouvait assez louer. «Que l'on est à plaindre, disait-elle, d'être disgraciée de la nature au point que je le suis! Et que l'on est heureuse quand on est belle!» En disant ces mots, elle avait les larmes aux yeux; puis se voyant dans un miroir, elle se tourna brusquement; mais elle fut bien étonnée de trouver derrière elle une petite vieille, coiffée d'un chaperon, qui était la moitié plus laide qu'elle; et la jatte où elle se traînait avait plus de vingt trous, tant elle était usée.

«Princesse, lui dit cette vieillotte, vous pouvez choisir entre la vertu et la beauté; vos regrets sont si touchants que je les ai entendus. Si vous voulez être belle, vous serez coquette, glorieuse et très galante; si vous voulez rester comme vous êtes, vous serez sage, estimée et fort humble.»

Trognon regarda celle qui lui parlait, et lui demanda si la beauté était incompatible avec la sagesse.