«Non, lui dit la bonne femme; mais à votre égard il est arrêté que vous ne pouvez avoir que l'un des deux.
—Hé bien, s'écria Trognon d'un air ferme, je préfère ma laideur à la beauté.
—Quoi! vous aimez mieux effrayer ceux qui vous voient? reprit la vieille.
—Oui, madame, dit la princesse, je choisis plutôt tous les malheurs ensemble, que de manquer de vertu.
—J'avais apporté exprès mon manchon jaune et blanc, dit la fée; en soufflant du coté jaune, vous seriez devenue semblable à cette admirable bergère qui vous a paru si charmante, et vous auriez été aimée d'un berger dont le portrait a arrêté vos yeux plus d'une fois; en soufflant du côté blanc, vous pourrez vous affermir encore dans le chemin de la vertu, où vous entrez si courageusement.
—Hé! madame, reprit la princesse, ne me refusez pas cette grâce, elle me consolera de tout le mépris que l'on a pour moi.»
La petite vieille lui donna le manchon de vertu et de beauté; Trognon ne se méprit point, elle souffla par le côté blanc, et remercia la fée qui disparut aussitôt.
Elle était ravie du bon choix qu'elle avait fait; et quelque sujet qu'elle eût d'envier l'incomparable beauté de la bergère peinte sur les vitres, elle pensait, pour s'en consoler, que la beauté passe comme un songe; que la vertu est un trésor éternel et une beauté inaltérable, qui dure plus que la vie: elle espérait toujours que le roi son père se mettrait à la tête d'une grosse armée, et qu'il la tirerait de la tour. Elle attendait le moment de le voir avec mille impatiences, et elle mourait d'envie de monter au donjon pour voir arriver le secours qu'elle attendait. Mais comment grimper si haut? Elle allait dans sa chambre moins vite qu'une tortue; et pour monter, c'était ses femmes qui la portaient.
Cependant elle en trouva un moyen assez particulier. Elle sut que l'horloge était dans le donjon; elle ôta les poids, et se mit à la place. Lorsqu'on remonta l'horloge, elle fut guindée jusqu'en haut; elle regarda promptement à la fenêtre qui donnait sur la campagne, mais elle ne vit rien venir, et elle s'en retira pour se reposer un peu. En s'appuyant contre le mur que Torticoli, ou pour mieux dire le prince Sans-Pair, avait défait et raccommodé assez mal, le plâtre tomba et le tire-bourre d'or, qui fit tin, tin, près de Trognon. Elle l'aperçut, et après l'avoir ramassé, elle examina à quoi il pouvait servir. Comme elle avait plus d'esprit qu'une autre, elle jugea bien vite que c'était pour ouvrir l'armoire, où il n'y avait point de serrure; elle en vint à bout, et elle ne fut pas moins ravie que le prince l'avait été de tout ce qu'elle y rencontra de rare et de galant. Il y avait quatre mille tiroirs, tous remplis de bijoux antiques et modernes; enfin elle trouve le guichet d'or, la boîte d'escarboucle, et la main qui nageait dans le sang. Elle en frémit, et voulut la jeter; mais il ne fut pas en son pouvoir de la laisser aller, une puissance secrète l'en empêchait. «Hélas! que vais-je faire? dit-elle tristement. J'aime mieux mourir que de rester davantage avec cette main coupée.» Dans ce moment elle entendit une voix douce et agréable, qui lui dit:
«Prends courage, princesse, ta félicité dépend de cette aventure.