—Hé! que puis-je faire? répondit-elle en tremblant.

—Il faut, lui dit la voix, emporter cette main dans ta chambre la cacher sous ton chevet; et, quand tu verras un aigle, la lui donner sans tarder un moment.»

Quelque effrayée que fût la princesse, cette voix avait quelque chose de si persuasif, qu'elle n'hésita pas à obéir; elle replaça les tiroirs et les raretés comme elle les avait trouvés, sans en prendre aucune. Ses gardes, qui craignaient qu'elle ne leur échappât à son tour, ne l'ayant point vue dans sa chambre, la cherchèrent et demeurèrent surpris de la rencontrer dans un lieu où elle ne pouvait, disaient-ils, monter que par enchantement.

Elle fut trois jours sans rien voir; elle n'osait ouvrir la belle boîte d'escarboucle, parce que la main coupée lui faisait trop grand peur. Enfin, une nuit elle entendit du bruit contre sa fenêtre; elle ouvrit son rideau, et elle aperçut au clair de la lune un aigle qui voltigeait. Elle se leva comme elle put, et se traînant dans la chambre, elle ouvrit la fenêtre. L'aigle entra, faisant grand bruit avec ses ailes, en signe de réjouissance; elle ne différa pas à lui présenter la main, qu'il prit avec ses serres, et un moment après elle ne l'aperçut plus; il y avait à sa place un jeune homme, le plus beau et le mieux fait qu'elle eût jamais vu; son front était ceint d'un diadème, son habit couvert de pierreries. Il tenait dans sa main un portrait; et prenant le premier la parole:

«Princesse, dit-il à Trognon, il y a deux cents ans qu'un perfide enchanteur me retient en ces lieux. Nous aimions l'un et l'autre l'admirable fée Bénigne; j'étais souffert, il était jaloux. Son art surpassait le mien; et voulant s'en prévaloir pour me perdre, il me dit d'un air absolu qu'il me défendait de la voir davantage. Une telle défense ne convenait ni à mon amour, ni au rang que je tenais: je le menaçai; et la belle que j'adore se trouva si offensée de la conduite de l'enchanteur, qu'elle lui défendit à son tour de l'approcher jamais. Ce cruel résolut de nous punir l'un et l'autre.

«Un jour que j'étais auprès d'elle, charmé du portrait qu'elle m'avait donné, et que je regardais, le trouvant mille fois moins beau que l'original, il parut, et d'un coup de sabre il sépara ma main de mon bras. La fée Bénigne (c'est le nom de ma reine) ressentit plus vivement que moi la douleur de cet accident; elle tomba évanouie sur son lit, et sur-le-champ je me sentis couvert de plumes; je fus métamorphosé en aigle. Il m'était permis de venir tous les jours voir la reine, sans pouvoir en approcher ni la réveiller; mais j'avais la consolation de l'entendre sans cesse pousser de tendres soupirs, et parler en rêvant de son cher Trasimène. Je savais encore qu'au bout de deux cents ans un prince rappellerait Bénigne à la lumière, et qu'une princesse, en me rendant ma main coupée, me rendrait ma première forme. Une fée qui s'intéresse à votre gloire a voulu que cela fût ainsi; c'est elle qui a si soigneusement enfermé ma main dans l'armoire du donjon; c'est elle qui m'a donné le pouvoir de vous marquer aujourd'hui ma reconnaissance. Souhaitez, princesse, ce qui peut vous faire le plus de plaisir, et sur-le-champ vous l'obtiendrez.

—Grand roi, répliqua Trognon (après quelques moments de silence), si je ne vous ai pas répondu promptement, ce n'est point que j'hésite; mais je vous avoue que je ne suis pas aguerrie sur des aventures aussi surprenantes que celle-ci, et je me figure que c'est plutôt un rêve qu'une vérité.

—Non, madame, répondit Trasimène, ce n'est point une illusion; vous en ressentirez les effets dès que vous voudrez me dire quel don vous désirez.

—Si je demandais tous ceux dont j'aurais besoin pour être parfaite, dit-elle, quelque pouvoir que vous ayez, il vous serait difficile d'y satisfaire; mais je m'en tiens au plus essentiel: rendez mon âme aussi belle que mon corps est laid et difforme.

—Ah! princesse, s'écria le roi Trasimène, vous me charmez par un choix si juste et si élevé; mais qui est capable de le faire est déjà accomplie: votre corps va donc devenir aussi beau que votre âme et que votre esprit.»