Il toucha la princesse avec le portrait de la fée; elle entend cric, croc dans tous ses os; ils s'allongent, ils se remboîtent; elle se lève, elle est grande, elle est belle, elle est droite, elle a le teint plus blanc que du lait, tous les traits réguliers, un air majestueux et modeste, une physionomie fine et agréable.

«Quel prodige! s'écrie-t-elle. Est-ce moi? Est-ce une chose possible?

—Oui, madame, reprit Trasimène, c'est vous; le sage choix que vous avez fait de la vertu vous attire l'heureux changement que vous éprouvez. Quel plaisir pour moi, après ce que je vous dois, d'avoir été destiné pour y contribuer! Mais quittez pour toujours le nom de Trognon; prenez celui de Brillante, que vous méritez par vos lumières et par vos charmes.»

Dans ce moment il disparut; et la princesse, sans savoir par quelle voiture elle était allée, se trouva au bord d'une petite rivière, dans un lieu ombragé d'arbres, le plus agréable de la terre.

Elle ne s'était point encore vue; l'eau de cette rivière était si claire qu'elle connut avec une surprise extrême qu'elle était la même bergère dont elle avait tant admiré le portrait sur les vitres de la galerie. En effet, elle avait comme elle un habit blanc, garni de dentelles fines, le plus propre qu'on eût jamais vu à aucune bergère; sa ceinture était de petites roses et de jasmins, ses cheveux ornés de fleurs; elle trouva une houlette peinte et dorée auprès d'elle, avec un troupeau de moutons qui paissaient le long du rivage, et qui entendaient sa voix; jusqu'au chien du troupeau, il semblait la connaître, et la caressait.

Quelles réflexions ne faisait-elle point sur des prodiges si nouveaux! Elle était née, et elle avait vécu jusqu'alors, la plus laide de toutes les créatures; mais elle était princesse. Elle devenait plus belle que l'astre du jour; elle n'était plus qu'une bergère, et la perte de son rang ne laissait pas de lui être sensible.

Ces différentes pensées l'agitèrent jusqu'au moment où elle s'endormit. Elle avait veillé toute la nuit (comme je l'ai déjà dit), et le voyage qu'elle avait fait, sans s'en apercevoir, était de cent lieues: de sorte qu'elle s'en trouvait un peu lasse. Ses moutons et son chien, rassemblés à ses côtés, semblaient la garder, et lui donner les soins qu'elle leur devait. Le soleil ne pouvait l'incommoder, quoiqu'il fût dans toute sa force; les arbres touffus l'en garantissaient; et l'herbe fraîche et fine, sur laquelle elle s'était laissée tomber, paraissait orgueilleuse d'une charge si belle. C'est là

Qu'on voyait les violettes,
À l'envi des autres fleurs,
S'élever sur les herbettes
Pour répandre leurs odeurs.

Les oiseaux y faisaient de doux concerts, et les zéphirs retenaient leur haleine, dans la crainte de l'éveiller. Un berger, fatigué de l'ardeur du soleil, ayant remarqué de loin cet endroit, s'y rendit en diligence; mais lorsqu'il vit la jeune Brillante, il demeura si surpris, que sans un arbre contre lequel il s'appuya, il serait tombé de toute sa hauteur. En effet, il la reconnut pour cette même personne dont il avait admiré la beauté sur les vitres de la galerie et dans le livre de vélin; car le lecteur ne doute pas que ce berger ne soit le prince Sans-Pair. Un pouvoir inconnu l'avait arrêté dans cette contrée; il s'était fait admirer de tous ceux qui l'avaient vu. Son adresse en toutes choses, sa bonne mine et son esprit, ne le distinguaient pas moins entre les autres bergers, que sa naissance l'aurait distingué ailleurs.

Il attacha ses yeux sur Brillante avec une attention et un plaisir qu'il n'avait point ressentis jusqu'alors. Il se mit à genoux auprès d'elle; il examinait cet assemblage de beauté qui la rendait toute parfaite; et son coeur fut le premier qui paya le tribut qu'aucun autre depuis n'osa lui refuser. Comme il rêvait profondément, Brillante s'éveilla; et voyant Sans-Pair proche d'elle avec un habit de pasteur extrêmement galant, elle le regarda, et rappela aussitôt son idée, parce qu'elle avait vu son portrait dans la tour.