La princesse lui dit qu'on la nommait Brillante. La vieille parut charmée d'un si aimable nom, et Sans-Pair dit cent jolies choses là-dessus.
La vieille bergère, ayant peur que Brillante n'eût faim, lui présenta dans une terrine fort propre, du lait doux, avec du pain bis, des oeufs frais, du beurre nouveau battu et un fromage à la crème. Sans-Pair courut dans sa cabane; il en apporta des fraises, des noisettes, des cerises et d'autres fruits, tout entourés de fleurs; et pour avoir lieu de rester plus longtemps auprès de Brillante, il lui demanda permission d'en manger avec elle. Hélas! qu'il lui aurait été difficile de la lui refuser. Elle le voyait avec un plaisir extrême; et quelque froideur qu'elle affectât, elle sentait bien que sa présence ne lui serait point indifférente.
Lorsqu'il l'eut quittée, elle pensa encore longtemps à lui, et lui à elle. Il la voyait tous les jours, il conduisait son troupeau dans le lieu où elle faisait paître le sien, il chantait auprès d'elle des paroles passionnées: il jouait de la flûte et de la musette pour la faire danser, et elle s'en acquittait avec une grâce et une justesse qu'il ne pouvait assez admirer. Chacun de son côté faisait réflexion à cette suite surprenante d'aventures qui leur étaient arrivées, et chacun commençait à s'inquiéter. Sans-Pair la cherchait soigneusement partout.
Enfin, toutes les fois qu'il la trouva seulette,
Il lui parla tant d'amourette,
Il lui peignit si bien son feu, sa passion,
Et ce qui de deux coeurs fait la douce union,
Qu'elle reconnut dans son âme
Que ce petit je ne sais quoi
Qu'elle sentait pour lui, sans bien savoir pourquoi,
Était une amoureuse flamme.
Alors connaissant le danger
Où, pour son peu d'expérience,
Elle exposait son innocence,
Elle évite avec soin cet aimable berger;
Mais ce fut pour elle
Une peine cruelle!
Et que souvent son coeur, soupirant en secret,
Lui reprocha de fuir un amant si discret!
Sans-Pair, qui ne pouvait comprendre
Ce qui causait ce cruel changement,
Cherche partout un moment pour l'apprendre,
Mais il le cherche vainement;
Brillante ne veut plus l'approcher ni l'entendre.
Elle l'évitait avec soin et se reprochait sans cesse ce qu'elle ressentait pour lui. «Quoi! j'ai le malheur d'aimer, disait-elle, et d'aimer un malheureux berger! Quelle destinée est la mienne? J'ai préféré la vertu à la beauté: il semble que le ciel, pour me récompenser de ce choix, m'avait voulu rendre belle; mais que je m'estime malheureuse de l'être devenue! Sans ces inutiles attraits, le berger que je fuis ne serait point attaché à me plaire, et je n'aurais pas la honte de rougir des sentiments que j'ai pour lui.» Ses larmes finissaient toujours par de si douloureuses réflexions, et ses peines augmentaient par l'état où elle réduisait son aimable berger.
Il était de son côté accablé de tristesse; il avait envie de déclarer à Brillante la grandeur de sa naissance, dans la pensée qu'elle serait peut-être piquée d'un sentiment de vanité, et qu'elle l'écouterait plus favorablement; mais il se persuadait ensuite qu'elle ne le croirait pas, et que si elle lui demandait quelque preuve de ce qu'il lui dirait, il était hors d'état de lui en donner. «Que mon sort est cruel! s'écriait-il. Quoique je fusse affreux, je devais succéder à mon père. Un grand royaume répare bien des défauts. Il me serait à présent inutile de me présenter à lui ni à ses sujets, il n'y en a aucun qui puisse me reconnaître; et tout le bien que m'a fait la fée Bénigne, en m'ôtant mon nom et ma laideur, consiste à me rendre berger, et à me livrer aux charmes d'une bergère inexorable, qui ne peut me souffrir. Étoile barbare, disait-il en soupirant, deviens-moi plus propice, ou rends-moi ma difformité avec ma première indifférence!»
Voilà les tristes regrets que l'amant et la maîtresse faisaient sans se connaître. Mais comme Brillante s'appliquait à fuir Sans-Pair, un jour qu'il avait résolu de lui parler, pour en trouver un prétexte qui ne l'offensât point, il prit un petit agneau, qu'il enjoliva de rubans et de fleurs; il lui mit un collier de paille peinte, travaillé si proprement que c'était une espèce de chef-d'oeuvre; il avait un habit de taffetas couleur de rose, couvert de dentelles d'Angleterre, une houlette garnie de rubans, une panetière; et en cet état tous les Céladons du monde n'auraient osé paraître devant lui. Il trouva Brillante assise au bord d'un ruisseau qui coulait lentement dans le plus épais du bois; ses moutons y paissaient épars. La profonde tristesse de la bergère ne lui permettait pas de leur donner ses soins. Sans-Pair l'aborda d'un air timide; il lui présenta le petit agneau; et la regardant tendrement:
«Que vous ai-je donc fait, belle bergère, lui dit-il, qui m'attire de si terribles marques de votre aversion? Vous reprochez à vos yeux le moindre de leurs regards; vous me fuyez. Ma passion vous paraît-elle si offensante? En pouvez-vous souhaiter une plus pure et plus fidèle? Mes paroles, mes actions n'ont-elles pas toujours été remplies de respect et d'ardeur? Mais, sans doute, vous aimez ailleurs; votre coeur est prévenu pour un autre.»
Elle lui repartit aussitôt:
Berger, lorsque je vous évite,
Devez-vous vous en alarmer?
On connaît assez par ma fuite
Que je crains de vous trop aimer.
Je fuirais avec moins de peine,
Si la haine me faisait fuir;
Mais lorsque la raison m'entraîne,
L'amour cherche à me retenir.
Tout m'alarme; en ce moment même,
Je sens que vos regards affaiblissent mon coeur.
Je reste toutefois; quand l'amour est extrême,
Berger, que le devoir paraît plein de rigueur!
Et qu'on fuit lentement, quand on fuit ce qu'on aime!
Adieu; si vous m'aimez, hélas!
Mon repos en dépend, gardez-vous de me suivre.
Peut-être que sans vous, je ne pourrai plus vivre;
Mais toutefois, berger, ne suivez point mes pas.